Par Raja Bensaoud, Membre de la Commission Juridique et Fiscale de la CFCIM

L’intelligence artificielle (IA) générative est un type spécifique d’intelligence artificielle en mesure de produire, de manière autonome et à partir de ses données d’entrainement, des trames de textes, des images, des sons, des œuvres d’art ou encore des vidéos ultra-réalistes. Cette technologie est capable de traiter et de synthétiser des informations à une échelle inédite. Il s’agit aussi d’une IA dite à usage général, qui s’applique à un large éventail d’activités, depuis la médecine ou l’énergie, jusqu’au commerce ou les transports en passant par la banque ou la finance.
Aujourd’hui, les outils offerts par l’IA ne cessent de fasciner, avec des applications spectaculaires, à l’image de l’IA conversationnelle ChatGPT, Google Bard ou Amazon Large Language Models. Dans un rapport publié en juillet 2023, McKinsey estime que ce type d’IA pourrait entrainer une croissance du PIB mondial de 1,2 % par an jusqu’en 2030. Selon ce cabinet, « L’intelligence artificielle générative est sur le point de déclencher la prochaine vague de productivité ». Si les possibilités sont immenses, quels sont réellement les usages de l’IA générative en entreprise ?
Temps qu’il a fallu pour atteindre 1 million d’utilisateurs

L’IA générative : quels usages en entreprise ?
- Secteur juridique.
La fonction juridique occupe une place de choix dans la mise en œuvre des stratégies de l’entreprise. Le responsable de cette fonction apporte son appui et ses conseils aux autres fonctions de l’entreprise sur l’ensemble des problématiques juridiques. Dans le prolongement des legaltech (start-ups du droit) et des regtechs (start-ups de la conformité aux règles et aux normes), c’est au tour de l’IA générative d’offrir une assistance à la fonction juridique. Des solutions basées sur cette technologie sont déjà proposées aux professionnels du droit, partout dans le monde. L’exemple le plus cité est Harvey, un chatbot conversationnel basé sur les derniers modèles d’openAI (« GPT4 »). Grâce au volume gigantesque des données qui l’alimentent, cet outil peut prendre en charge différentes tâches juridiques telles que l’analyse des contrats, la réponse à des questions juridiques ou réglementaires, la gestion du contentieux ou la due diligence. L’IA générative peut également assister les juristes dans la gestion du processus contractuel : initier, développer et contrôler le cycle de vie des contrats.
En matière de gestion du cycle contractuel, l’outil peut aider à identifier les risques, suivre la facturation, les paiements et le recouvrement.
- Gestion RH.
L’IA est en train de révolutionner la façon dont les entreprises embauchent, forment et gèrent leurs collaborateurs. Cette technologie est déjà utilisée dans la gestion des processus RH : définition des profils, recrutement, formation ou évolution des carrières. Dans le cas du recrutement, cette technologie va ainsi générer des fiches de poste et des offres d’emplois en se basant sur les compétences et les qualifications requises pour chaque poste à pourvoir. Elle va aussi analyser très rapidement des milliers de candidaturesou encore planifier les entretiens. Un tel usage permet de gagner du temps et réduit les erreurs humaines.
Dans un autre domaine relevant de la gestion RH, l’IA générative peut aider les entreprises à créer des évaluations techniques et comportementales personnalisées de leurs collaborateurs à partir de critères tels que l’assiduité ou le taux de réalisation des projets. À titre d’exemple, la plateforme TalentGuard offre ce type de fonctionnalités.
- Gestion des systèmes d’information
L’informatique et l’ingénierie constituent un autre domaine dans lequel l’intégration de l’IA générative occupe une place importante. Et il n’est guère surprenant que la fonction qui est le plus concernée par la gestion des données soit le plus grand bénéficiaire des capacités de l’IA. Selon les spécialistes, l’IA générative peut rédiger du code et de la documentation ou générer des données synthétiques pour améliorer la précision de la formation des modèles d’apprentissage automatique. L’outil peut aussi détecter et résoudre de manière automatique des bugs dans les codes informatiques complexes.
- Marketing et communication
Le marketing, déjà envahi par des concepts issus du monde du digital (UX Writing, Design Digital, Design conversationnel, Data marketing …), est un secteur qui se trouve bel et bien, aujourd’hui, aux avant-postes de l’IA. L’IA générative peut ainsi produire des articles de blog, des posts sur les réseaux sociaux et assister le community manager. Mais la création publicitaire est sans doute le domaine où cette technologie est en train de créer des ruptures inédites : les systèmes intelligents peuvent automatiser les campagnes publicitaires, générer des visuels ou des vidéos. Coca-Cola a par exemple réalisé, grâce à l’IA générative, sa dernière campagne intitulée « Masterpiece ». Les experts voient dans cette œuvre un virage et un signe majeur des bouleversements à venir dans le secteur de la publicité.
Toutefois, malgré toutes ces incroyables avancées, l’usage de l’IA expose l’entreprise à de nouveaux risques.
Quels sont les risques de l’IA générative ?
Si les systèmes d’IA générative peuvent apporter une valeur substantielle à l’entreprise, cette affirmation est à relativiser au regard des ombres qui viennent assombrir le tableau de leurs exploits.
- Le risque de « Shadow AI ».
De nombreuses entreprises ont été prises au dépourvu par la propagation de l’utilisation de l’IA au sein de leurs équipes. Cette situation peut entrainer le risque de « Shadow AI », une situation où les salariés utilisent des systèmes d’IA sans l’accord des départements informatiques de l’entreprise.
- La sécurité des données.
Les collaborateurs de l’entreprise peuvent, en dialoguant avec des plateformes d’IA générative, introduire, sans s’en apercevoir, des informations sensibles sur l’entreprise ou sur ses clients. Ces informations sont alors captées par la plateforme pour enrichir sa base de données, si l’historique des discussions n’est pas désactivé. Le modèle étant ouvert, ces informations peuvent également être captées par d’autres utilisateurs et notamment par des concurrents. Des fuites de données confidentielles de certaines entreprises ont ainsi été constatées. Face à ce risque, plusieurs grands groupes ont interdit à leurs salariés le recours à des outils d’IA générative (Samsung, JP Morgan ou Amazon).
- La fiabilité des résultats.
Selon l’Académie Francaise des Technologies « Les réponses émises par ChatGPT ne se fondent pas sur la vérité, la logique ou le calcul, mais sur les statistiques. De fait, ChatGPT émet des réponses plausibles et rapides, mais non vérifiées. » L’ONU avait d’ailleurs souligné : « les données utilisées pour informer et guider les systèmes d’IA peuvent être erronées, discriminatoires, obsolètes ou non pertinentes. » Des réponses, imprécises, inexactes ou inventées (hallucinations) provenant de ces modèles peuvent avoir un impact sur la prise de décision. En outre, des contenus offensants ou trompeurs peuvent être générés et se glisser dans les réponses de l’entreprise destinées à ses clients ou partenaires. Dans ces différents cas, l’entreprise s’expose à des risques légaux ou réputationnels. Les modèles d’entrainement nécessaires au développement des systèmes d’IA générative peuvent aussi contenir des biais. Ce risque concerne plus particulièrement le domaine de la gestion des ressources humaines. Les biais peuvent conduire à des résultats injustes ou de nature discriminatoire.
- Les risques dans le champ de la propriété intellectuelle.
Comme le précisent les experts, l’IA est entrainée à partir de larges volumes de données. Si cet entrainement utilise des contenus protégés, est-il constitutif d’une atteinte aux droits de propriété intellectuelle ? Est-ce que les contenus générés par l’IA sont des créations libres de droits, appartenant au domaine public ? En tous cas, il est clair que l’utilisation non autorisée d’informations, de textes, d’images, de codes ou d’autres contenus et qui viole les droits d’autrui peut exposer l’entreprise à des litiges.
Recommandations générales
Dans le contexte actuel de l’utilisation croissante des IA génératives, il est important de réguler et d’encadrer les usages au sein de l’entreprise. La charte informatique est un document tout à fait approprié pour contenir des principes et des lignes directrices en matière d’IA générative et définir les conditions d’utilisation de cette technologie afin d’atténuer les risques et les dérives tout en s’assurant qu’elle est en ligne avec les projets et les objectifs de l’entreprise. En parallèle, il convient d’informer les collaborateurs sur les risques générés par les outils d’IA et de les former pour faire de cette technologie un usage prudent et productif. Il convient ainsi de vérifier systématiquement la fiabilité des sorties générées par l’outil et de les évaluer de manière critique, mais aussi d’éviter de l’alimenter par des informations sensibles ou encore par des données personnelles ou d’identification.
L’entreprise doit trouver une voie adéquate résultant d’une mise en balance entre les avantages et les risques de ces technologies émergentes. L’IA générative présente un champ d’intérêt immense et sera employée pour répondre à des cas d’usage toujours plus nombreux. Son déploiement au sein de l’entreprise devient un challenge pressant. À terme, tout le monde adoptera vraisemblablement cette technologie, mais les entreprises qui tarderont à le faire risquent d’être pénalisées. Il est donc important de ne pas rater le train de cette révolution dont les enjeux sont d’une nature et d’une ampleur inédites.

