Président de la Chambre Africaine de Commerce et de Services de Dakhla (CACS), Abdelmounaim Faouzi accompagne depuis plusieurs années le déploiement de l’Initiative Atlantique dans les Provinces du Sud. Membre du Club Corridors de la CFCIM, il revient sur les avancées de ce chantier stratégique, le rôle grandissant de Dakhla, Laâyoune et Smara, et le partenariat qui unit la CACS à la Chambre française.
L’Initiative Atlantique entre aujourd’hui dans une phase plus concrète. Quels premiers résultats observez-vous sur le terrain ?
Inaugurée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI lors du discours du 48e anniversaire de la Marche Verte, l’Initiative Atlantique marque un tournant stratégique majeur pour l’Afrique. Pensée pour désenclaver les pays frères du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad) en leur ouvrant une façade directe sur l’océan Atlantique, cette vision royale transforme les contraintes géographiques en opportunités de croissance partagée. Loin d’être une simple offre logistique, elle s’impose comme une proposition de co-développement globale, structurante et inclusive, conçue pour façonner l’avenir économique et social de la région. L’accès du Sahel aux infrastructures maritimes et portuaires du Royaume offre à ces pays continentaux une ouverture directe sur les flux commerciaux mondiaux. Les retombées de cette initiative s’articulent autour de piliers clés : Complémentarité et Accélération Intégrative : L’Initiative ne s’interpose pas, mais renforce et accélère les dynamiques en cours à l’échelle du continent, notamment les objectifs de l’Union Africaine et le déploiement de la Zone de Commerce de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf). Synergie avec le Gazoduc Nigéria-Maroc : À l’instar du mégaprojet de gazoduc transcontinental, l’Initiative Atlantique se situe au croisement névralgique des infrastructures stratégiques, de la formation professionnelle et des services à forte valeur ajoutée. Perspectives pour la Jeunesse et pour le développement Social : En connectant le capital humain aux grands projets industriels et logistiques, elle offre à la jeunesse sahélienne des opportunités concrètes d’autonomie socio-économique et garantit aux territoires enclavés une promesse de développement durable. Depuis son lancement, l’Initiative a franchi des étapes cruciales d’appropriation politique, d’échanges techniques et d’alignement stratégique entre les pays partenaires. Cette dynamique s’appuie sur une réalité concrète : la livraison progressive des projets d’infrastructures majeurs issus des programmes de développement des Régions du Sud du Maroc. Grâce notamment aux méga-projets portuaires et routiers (tel que le port de Dakhla Atlantique), ces régions s’affirment désormais comme un hub logistique, industriel et commercial incontournable, véritable pont d’échange reliant le Nord et le Sud. En partenariat étroit avec le Conseil Régional de DakhlaOued Ed-Dahab, la CACS organise depuis quatre ans une série de Roadshows à travers le continent africain. Ces étapes de plaidoyer économique visent à :
1. Faire converger les intérêts des opérateurs économiques subsahariens et européens autour des opportunités uniques de la région.
2. Promouvoir les synergies d’investissement et de partenariat créatrices d’emplois et de valeur ajoutée.
3. Faire inscrire l’Initiative Atlantique au cœur des agendas commerciaux régionaux et internationaux. À l’intersection de la géopolitique, du commerce transfrontalier et de l’intégration régionale, l’Initiative Atlantique portée par le Maroc s’affirme ainsi comme l’un des moteurs les plus prometteurs du renouveau économique africain.
Quels sont les principaux défis à relever pour transformer les futurs corridors atlantiques en véritables corridors d’affaires ?
Pour que l’Initiative Atlantique ne reste pas un simple tracé logistique, mais devienne un puissant moteur d’intégration régionale, il est capital de transformer ces axes de transit en de véritables corridors d’affaires intégrés. Cette mutation exige d’aller au-delà de la livraison d’infrastructures physiques et d’adresser de front plusieurs défis structurels majeurs.
1- La Création de Bipôles Économiques Transfrontaliers
Le premier défi consiste à dépasser la logique unilatérale d’exportation/importation pour bâtir des écosystèmes économiques complémentaires de part et d’autre des frontières.
– Co-développement industriel : Associer, par exemple, le hub logistique et portuaire de Dakhla à des zones économiques clés dans les pays du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad) afin de créer de véritables chaînes de valeur régionales (agro-industrie, transformation minière, artisanat d’art, etc.).
– Synergie et réciprocité : Développer des parcs industriels et des plateformes logistiques « miroirs » transfrontalières qui favorisent les investissements croisés et garantissent que chaque région partenaire tire un bénéfice direct du flux commercial.
2. La Fluidification de la Mobilité et des Accès (Désengorgement Administratif et Physique)
Un corridor d’affaires performant repose sur la prédictibilité, la rapidité et la réduction des coûts de passage.
– Harmonisation et digitalisation des procédures : Simplifier les formalités douanières et administratives grâce au déploiement de guichets uniques numériques et de procédures de dédouanement transfrontalier anticipé.
– Libre circulation des personnes et des marchandises : Faciliter la mobilité des opérateurs économiques, des transporteurs et des investisseurs en adéquation avec les mécanismes de la ZLECaF et des accords régionaux, garantissant des frontières intelligentes (smart borders) et fluides.
3. La Mobilisation du Capital Humain et la Formation Spécialisée
L’infrastructure sans le savoir-faire ne produit pas de valeur durable. La réussite économique des corridors repose directement sur la qualification de la jeunesse locale.
– Cycles de formation adossés aux besoins : Créer des programmes de formation professionnelle régionaux axés sur les métiers de la logistique, du commerce international, du transit maritime, du transport multimodal et de la maintenance des infrastructures.
– Mobilité des compétences : Favoriser les échanges de talents et l’incubation de startups d’ingénierie et de services logistiques entre le Maroc, les pays du Sahel et leurs partenaires européens et subsahariens.
4. La Mise en Place de Zones Logistiques Équipées aux Standards Mondiaux
Pour attirer les grands investisseurs internationaux et maximiser la valeur ajoutée locale, le foncier économique doit répondre aux meilleures exigences mondiales.
– Plateformes multimodales dernier cri : Aménager des zones d’activités logistiques connectées (ports, routes, voies ferrées) offrant des entrepôts sécurisés, des solutions de chaîne du froid pour l’agroalimentaire et des services de traçabilité avancés.
– Infrastructures durables et connectées : Équiper ces zones d’énergies renouvelables (solaire, éolien) et d’un accès très haut débit pour s’aligner sur les normes RSE et de décarbonation imposées par le commerce mondial moderne.
Quel rôle les Provinces du Sud, notamment Dakhla, Laâyoune et Smara, joueront-elles dans cette nouvelle géographie économique entre le Maroc et l’Afrique ?
Dans le cadre du Nouveau Modèle de Développement des Provinces du Sud et sous l’impulsion de la vision stratégique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, les régions de Laâyoune-Sakia El Hamra et de DakhlaOued Ed-Dahab s’imposent comme la plateforme continentale majeure du Royaume. Autrefois perçues comme des espaces périphériques, elles constituent désormais l’Épicentre de la Nouvelle Géographie des Affaires Maroc–Afrique Subsaharienne reliant ainsi le Nord de la Méditerranée à la profondeur stratégique de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel.
1. Guerguerat et Amgala : La Dualité Stratégique des Portes Africaines du Maroc
La force logistique marocaine repose sur une architecture frontalière à double détente, offrant redondance, fluidité et complémentarité géographique :
– El Guerguerat (Porte de l’Afrique Atlantique) : Historiquement le premier poumon commercial terrestre du Maroc vers la Mauritanie et l’Afrique de l’Ouest littorale. Véritable hub pour le transit des marchandises vers la CDEAO, Guerguerat assure la connexion directe le long du couloir marin et littoral.
– Amgala (La Symétrie Sahélienne) : L’ouverture imminente du poste frontalier d’Amgala (reliant la province de Smara à Bir Moghreïn en Mauritanie) vient compléter ce dispositif en créant une seconde artère fondamentale. En agissant comme le pendant sahélien de Guerguerat, le poste d’Amgala permettera non seulement de désaturer ce dernier, mais aussi de créer un accès direct vers les zones intérieures et continentales.
2. Es-Smara : De Ville Enclavée à Métropole de Transit Sahélienne
L’aménagement du couloir d’Amgala redéfinit profondément le statut économique de la ville d’EsSmara :
– Le virage vers Zouérate et le Nord-Est Mauritanien : En s’ouvrant sur l’axe Smara-Amgala-Bir Moghreïn, le Maroc se connecte directement au crible économique et minier du Nord-Est mauritanien, représenté par la région stratégique de Zouérate.
– La traversée vers le Nord-Ouest Malien : Ce nouveau couloir constitue le prolongement naturel le plus court vers les frontières du Nord-Ouest du Mali, offrant un itinéraire optimisé pour le fret terrestre à destination du Sahel enclavé.
– Changement de statut urbain : Smara quittera définitivement son statut de ville terminus pour devenir une plaque tournante logistique, dotée de zones de services, de plateformes de stockage et de hubs de transit routier adaptés aux flux transfrontaliers.
3. Dakhla-Oued Ed-Dahab et Laâyoune-Sakia El Hamra : Au Carrefour des Routes Nord-Sud
Les deux régions majeures du Sahara marocain ne se contentent plus d’être de simples zones d’interconnexion : elles incarnent le cœur de la nouvelle géographie des affaires.
1. Complémentarité Maritime et Terrestre :
– Laâyoune-Sakia El Hamra structure l’interconnexion routière et commerciale continentale via Smara et Amgala.
– Dakhla-Oued Ed-Dahab, grâce à l’émergence du port Dakhla Atlantique, devient l’exutoire maritime naturel pour le Sahel, articulant le transport maritime international et le transit terrestre.
2. Attractivité des Investissements Directs Étrangers (IDE) :
– Ces territoires deviennent le point de rencontre d’opérateurs européens, asiatiques et africains souhaitant s’implanter au plus près des hubs de transformation et de distribution.
3. Ancrage de la Vision Royale Atlantique :
– En associant l’accès aux infrastructures portuaires de l’Atlantique et le maillage des postes-frontières de Guerguerat et d’Amgala, le Maroc ne propose pas seulement un passage : il bâtit une matrice de prospérité partagée, intégrant le Sahel au commerce mondial.
Vous êtes à la fois membre du Club Corridors de la CFCIM et partenaire via la CACS. Concrètement, comment allez-vous travailler ensemble ?
La présence de la Chambre Africaine de Commerce et de Services (CACS) au sein du Club Corridors de la Chambre Française de Commerce et d’Industrie du Maroc (CFCIM) est naturelle. Fondée sur des années de coopération et une présence territoriale commune, la contribution de la CACS s’articule autour de quatre piliers majeurs :
1. Une Conviction Partagée et Un Ancrage Historique (Depuis 2018)
La synergie entre la CACS et la CFCIM n’est pas récente ; elle repose sur un historique de collaboration structuré autour de jalons territoriaux décisifs :
– Déploiement Territorial Synchrone : L’ouverture en 2018 de l’antenne de la CFCIM à Laâyoune, suivie par celles de Dakhla et de Smara, a marqué le point de départ d’un partenariat ancré au plus près du terrain.
– Capitalisation sur les Événements Conjoints : Depuis 2018, la co-organisation de forums, de rencontres d’affaires et d’ateliers a permis de mûrir la réflexion, de construire un argumentaire solide et de favoriser une appropriation partagée des enjeux logistiques et économiques régionaux.
2. Une Connaissance Intime du Terrain et des Dynamiques Locales
Grâce à une présence conjointe directe dans les Provinces du Sud, la CACS apporte une lecture fine et réactualisée des réalités territoriales.
3. La Force d’un Réseau Panafricain en développement
– Mobilisation de Proximité : Capacité d’engager directement les opérateurs économiques locaux et les décideurs dans les pays où la CACS est implantée (Mali, Mauritanie, Tchad, Guinée, Gabon).
– Interconnexion des Acteurs : Faciliter les relations B2B, le partenariat transfrontalier et le matching stratégique entre les membres français/marocains de la CFCIM et les réseaux d’affaires subsahariens.
4. La Production d’Expertise et la Stimulation de l’Appétit d’Investissement
À travers le travail de ses commissions thématiques, la CACS fournit l’intelligence économique indispensable à la prise de décision :
– Délivrance d’Argumentaires Ciblés : Production d’études, de guides et de données concrètes qui démystifient les marchés africains et clarifient le cadre juridique et fiscal.
– Incitations à l’Implantation : En sécurisant l’information et en montrant l’impact concret des corridors (Guerguerat, Amgala, Dakhla Atlantique), les commissions thématiques aiguisent l’appétit des entreprises pour s’implanter durablement et investir dans ces zones d’avenir.
Vous évoquez l’ouverture prochaine du poste frontalier d’Amgala comme le « pendant sahélien » de Guerguerat. Concrètement, qu’est-ce que cela va changer pour les opérateurs économiques ?
L’ouverture du poste frontalier d’Amgala et l’achèvement de la route reliant Es-Smara à la Mauritanie (via le nord-est mauritanien à Bir Moghreïn et Zouerate) constituent un virage logistique et géopolitique majeur dans le Sud marocain. Ce nouveau point de passage s’inscrit directement au cœur de l’Initiative Royale pour l’Atlantique, qui vise à désenclaver les pays du Sahel et à leur offrir un accès direct aux infrastructures maritimes du Royaume. Ce corridor transafricain — reliant l’Europe, le Maroc, la Mauritanie, le nord-ouest du Mali, puis bifurquant vers le Niger et le Tchad — modifie en profondeur la dynamique pour les opérateurs économiques à travers plusieurs leviers logistiques.
1. Une réduction significative des distances et des coûts de transit
– Gain de kilomètres et de temps : L’axe SmaraAmgala offre un itinéraire beaucoup plus direct vers le nord-est de la Mauritanie (Bir Moghreïn, Zouerate) et le Mali que le détour habituel par le poste frontalier de Guerguerat au sud-ouest.
– Compétitivité fret : Pour les transporteurs routiers et les logisticiens, cette baisse de kilométrage se traduit par une réduction de la consommation de carburant, de l’usure de la flotte et des coûts de transport globaux par tonne-kilomètre.
2. Décongestion et sécurisation de la chaîne logistique (Supply Chain)
– Désaturation du poste de Guerguerat : Historiquement, Guerguerat constituait le seul point de passage terrestre entre le Maroc et la Mauritanie, créant des goulots d’étranglement lors des pics de trafic marchand.
– Résilience logistique : Disposer d’un deuxième poste frontalier moderne garantit la continuité des flux économiques européens et marocains vers l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, même en cas d’aléas techniques ou climatiques sur le premier axe.
3. Positionnement des ports sahariens et atlantiques au centre des échanges
L’ouverture de cette voie terrestre vers le Sahel redéfinit la zone d’influence des ports marocains (hinterland) :
– Dakhla Atlantique & Laâyoune : Ils deviennent les portes maritimes naturelles pour les importations/ exportations des pays du Sahel (Mali, Niger, Tchad) qui n’ont pas d’accès direct à la mer.
– Port d’Agadir : Il consolide son rôle de hub agroindustriel et commercial alimentant directement l’Afrique de l’Ouest via ce corridor interconnecté.
– Effet pour l’Europe : Les exportateurs européens bénéficient d’un axe routier et multimodal sécurisé et continu du Détroit de Gibraltar jusqu’au cœur de l’Afrique subsaharienne.
4. Désenclavement des zones intérieures et émergence de hubs régionaux
– Dynamisation de la ville de Smara : La ville ne se positionne plus comme une «fin de route», mais comme un nœud logistique névralgique doté d’infrastructures dédiées (plateformes de stockage, stations routières, zones de services et de maintenance).
– Intégration transfrontalière : L’accès direct à Zouerate (grand pôle minier mauritanien) et au nord-ouest du Mali ouvre de nouveaux marchés pour les intrants industriels, les produits agricoles, les matériaux de construction et les services logistiques marocains et européens.
5. Un levier stratégique pour la ZLECAf
En matérialisant l’accès atlantique pour le Sahel, ce corridor préfigure l’intégration économique visée par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Pour les investisseurs et opérateurs économiques, cela se traduit par :
– Une prévisibilité accrue des flux de marchandises.
– La possibilité d’installer des unités de transformation locales (agroalimentaire, pêche, industrie) dans les provinces du Sud du Maroc pour réexporter vers le Sahel et l’Europe.
