Considérée comme une façade maritime à aménager, la côte atlantique devient progressivement un levier de transformation économique du Royaume. L’Initiative Atlantique portée par le Maroc dessine une stratégie visant à repositionner le Maroc comme plateforme de production, de logistique et d’investissement entre l’Europe, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest.
L’Initiative Atlantique marque une évolution profonde de la stratégie économique du Maroc. Le document de référence souligne que l’objectif dépasse largement la dimension diplomatique associée à l’ouverture des États du Sahel sur l’océan Atlantique. La logique consiste désormais à transformer plus de 3 500 kilomètres de façade maritime en un véritable espace de création de valeur, articulant infrastructures portuaires, zones industrielles, logistique, investissements privés et intégration régionale. Cette approche s’inscrit dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement mondiales connaissent une recomposition accélérée sous l’effet des tensions géopolitiques, de la diversification des routes commerciales et de la recherche de nouvelles plateformes industrielles. Le Maroc dispose déjà d’atouts reconnus. Selon Morocco Now, le Royaume est connecté à plus de 180 ports dans le monde et bénéficie d’accords de libre-échange couvrant plus de 90 pays, une position qui renforce naturellement sa vocation d’économie ouverte sur les échanges internationaux. Pour Jamal Machrouh, Senior Fellow au Policy Center for the New South, la véritable rupture réside dans la capacité à transformer un avantage géographique en puissance économique. « Les États ne deviennent pas des puissances par la seule possession d’attributs géographiques, mais lorsqu’ils savent transformer ces attributs en une profondeur stratégique créatrice de valeur », explique-t-il. Selon lui, les initiatives royales visent précisément à construire un espace de production et d’échanges associant les vingttrois États africains riverains de l’Atlantique ainsi que les pays enclavés du Sahel. Cette lecture rejoint des analyses, selon lesquelles la façade atlantique ne constitue plus une périphérie économique mais un nouveau centre de gravité de la stratégie africaine du Royaume. L’enjeu consiste moins à accroître les volumes de transit qu’à développer des activités industrielles, logistiques et de services capables de générer davantage de valeur ajoutée sur le territoire national. Cette évolution correspond également aux priorités définies dans la nouvelle Charte de l’investissement et dans la stratégie industrielle marocaine. Le ministère de l’Industrie et du Commerce indique que la valeur ajoutée industrielle a atteint 240 milliards de dirhams en 2024, tandis que les exportations industrielles ont été multipliées par trois entre 2021 et 2024. Ces performances renforcent la capacité du Maroc à utiliser la façade atlantique comme prolongement de son appareil productif plutôt que comme simple interface logistique.
Les régions du Sud changent de dimension économique
Cette nouvelle géographie redonne une centralité économique aux provinces du Sud. Le dossier rappelle que les régions de Dakhla-Oued Eddahab et de Laâyoune-Sakia El Hamra disposent déjà d’activités structurées dans la pêche, l’agroalimentaire, les énergies renouvelables ainsi que de plusieurs zones industrielles appelées à accueillir de nouveaux investissements. Selon Jamal Machrouh, le futur port Dakhla Atlantique pourrait remplir trois fonctions majeures : reconfigurer la géographie économique nationale, offrir aux pays sahéliens un accès durable à l’Atlantique et contribuer à la diversification des routes commerciales mondiales dans un environnement marqué par les risques croissants sur certaines voies maritimes internationales. Il estime toutefois que son impact dépendra de l’émergence simultanée d’un véritable tissu industriel, logistique et de services sur l’ensemble de la façade atlantique africaine. Le ministère du Transport prévoit d’ailleurs que Dakhla Atlantique sera adossé à une vaste zone industrialo-logistique de 1 650 hectares, confirmant que la stratégie ne repose pas uniquement sur les infrastructures portuaires mais également sur la création d’écosystèmes économiques régionaux.
La gouvernance devient le principal facteur de compétitivité
Cette ambition suppose néanmoins une gouvernance capable de transformer les investissements publics en avantage compétitif durable. Jamal Machrouh rappelle que la géographie n’offre plus, à elle seule, une rente stratégique. Selon lui, la différence se joue désormais dans « la capacité d’un État à organiser, connecter et sécuriser les flux économiques » grâce à une logistique performante, une gouvernance stable, un cadre réglementaire attractif et des ressources humaines qualifiées. Cette analyse rejoint les recommandations formulées par Driss Aissaoui. L’analyste politique et économique estime que les investisseurs recherchent avant tout un environnement sécurisé, prévisible et rentable. Il plaide pour un guichet unique régional, des contrats de partenariat public-privé harmonisés, une transparence accrue dans la conduite des projets, une stabilité fiscale et des mécanismes de partage des risques afin de renforcer l’attractivité des investissements de long terme. Le défi apparaît d’autant plus stratégique que la concurrence entre plateformes logistiques s’intensifie en Afrique. Les infrastructures deviennent progressivement accessibles à plusieurs pays, tandis que la qualité de l’environnement des affaires, la rapidité des procédures administratives, la digitalisation du commerce extérieur et la sécurité juridique constituent désormais les principaux facteurs de différenciation. L’Initiative Atlantique ouvre finalement une nouvelle phase de la transformation économique du Royaume. Elle traduit une évolution du modèle marocain, qui cherche moins à tirer parti de sa seule localisation géographique qu’à construire un espace intégré où infrastructures, industrie, services, finance et innovation se renforcent mutuellement.
