Est-ce que le sport au Maroc est un business ?
Ce n’est pas encore le cas et c’est un gros cheval de bataille. Et il n’y a pas de ministère dédié, le sport est intégré au Ministère de l’Éducation qui est déjà un très gros morceau en soi. Le budget du Département des Sports est minime par rapport à celui de l’Education. Au vu de tous les événements sportifs passés et futurs, j’estime que ça mériterait un Ministère ou une structure dédiée, une Agence ou un Haut-Commissariat. Des gens militent pour ça et pour ne plus dépendre de l’Education, mais ce type de chose se décide à très très haut niveau. En attendant la Fondation Maroc 2030 créée en 2025 fait office d’Agence du sport, mais uniquement sur le foot. C’est smart, cette structure apolitique va pouvoir coordonner les différents Ministères pour préparer la Coupe du Monde.
Sur la voie du sport business, où en est le football ?
On a atteint et finalisé la façade du professionnalisme et maintenant il faut rentrer à l’intérieur. En mode structuration, tous les outils sont là pour une véritable industrie adossée à un marché : les stades, la mise en place des sociétés anonymes, la télévision qui diffuse les matchs et de plus en plus de joueurs qui suivent une stratégie de formation hyper innovante Evosport [NDLR : partenariat entre l’UM6P et la FRMF]. Mais si on parle de rentabilité, là on est encore loin du compte.
En Botola Pro combien de clubs sont rentables ?
On n’a pas accès aux bilans des clubs malheureusement, mais ce sont des gouffres financiers. La plupart sont endettés. Beaucoup dépendent de subventions étatiques, parfois elles tardent à venir et les dirigeants recrutent quand même en misant sur des rentrées futures. En se disant qu’ils pourront toujours aller voir la FRMF ou la FIFA pour éponger leurs dettes. Il y a quelques exceptions connues pour leur rigueur budgétaire, comme le FUS et la Renaissance Zemamra. Là encore on n’a pas les chiffres exacts, mais à ma connaissance ils ont mis en place un salary cap qu’ils essayent de respecter.
Pour la gouvernance des clubs, ce serait quoi l’organigramme idéal ?
Si je devais schématiser, il faudrait un Directeur Général, avec à sa droite un Directeur Technique qui va gérer toute la data, le strength conditioning et toutes les catégories d’âges. Certains clubs se rapprochent progressivement de ce type d’organisation. Avant au Wydad il n’y avait pas de DT, c’était le DG qui gérait lui-même l’innovation et la data. Ils en ont nommé un, un ancien manager général du FUS qui a essayé d’amener ça. Et c’est essentiel ! On ne peut plus valoriser un joueur juste avec quelques vidéos, il faut mettre en place une traçabilité et un système de notation sur plusieurs années. Tous les clubs devraient avoir un data analyst et un data scientist.
Et sur le volet commercial ?
Il faudrait déjà que tous les clubs en aient une. Pour chercher des partenariats et valoriser les actifs, qu’il s’agisse des joueurs ou des infrastructures. Ne plus chercher des donateurs mais des sponsors. On est encore dans un mindset donation. Donc en pour beaucoup de clubs il faudrait une refonte commerciale complète, depuis les tickets, les maillots et même les ventes de joueurs. Si on regarde ce qui se passe du côté transferts, la plupart des joueurs qui bougent partent gratuitement ! Donc la balance globale des transferts est positive uniquement parce qu’il y a quelques transferts payants vers l’étranger, mais la valeur créée reste faible. Il y a tout un travail à faire avec les bons réseaux, des partenariats avec les bons agents. Il faudrait aussi donner leur chance aux jeunes. On ne va pas obliger les coaches à faire rentrer des jeunes sur le terrain, mais c’est important d’avoir au moins deux ou trois joueurs de moins de 21 ans dans l’équipe convoquée au match. Idéalement des jeunes issus du centre formation qui vont acquérir de l’expérience et prendre de la valeur.
Pourquoi le merchandising est-il si peu développé ?
C’est une manne financière que certains clubs laissent aux supporters dans une entente informelle. En dehors du Raja et du Wydad, le merchandising est encore très rare. Personnellement je milite pour que l’industrie textile locale soit impliquée sur la production des maillots, des écharpes… Les maillots officiels pourraient être vendus moins cher. Et chaque club pourrait créer sa propre marque et opter pour son propre positionnement marketing. On n’a pas forcément besoin d’une grosse qualité. Actuellement c’est 700 dhs pour un maillot officiel et 300 dhs pour le maillot de fan. C’est beaucoup pour le budget d’un supporter marocain, qui va plutôt acheter son maillot 100 dhs dans la médina. Il faut comprendre le marché et être plus innovant ! Le Raja c’est un bon exemple : ils ont créé leur boutique en ligne RajaShop en 2024. Ils ont des millions de followers sur les réseaux sociaux, une renommée internationale et une fanbase en dehors du Maroc donc ils optimisent leurs atouts.
Comment attirer les investisseurs privés ?
De bons exemples à suivre, ce sont le MAS de Fès et le Raja. La clé de voûte c’est la bonne gouvernance des clubs. J’ai eu l’occasion de parler avec des gens du groupe Red Bull [NDLR : propriétaire de plusieurs clubs en Europe et en Amérique], et je leur ai demandé pourquoi ils n’investissent pas au Maroc. Ils m’ont tout de suite parlé des problèmes de data et de fiabilité des chiffres communiqués. Ils ont besoin de bilans certifiés par un commissaire au compte. Donc passer au stade supérieur implique une gouvernance et des profils calibrés. Un autre élément bloquant, c’est la loi 30.09. Elle dit que lors de la création d’une SA l’association doit conserver le tiers des parts. C’est vrai que ça peut être une bonne idée de garder une minorité de blocage pour éviter une transition trop violente et préserver l’identité du club. Mais du point de vue d’un investisseur ça implique un risque : ne pas réussir à faire passer des décisions. Comment être sûr qu’on sera en accord avec les personnes qui maîtrisent l’association ? Beaucoup de personnes réclament que la loi soit amendée. Ça devrait changer d’ici cinq ou six ans.
Quel est le chantier dont on ne parle pas ?
C’est clairement la Ligue Nationale de Football Professionnelle (LNFP). Son potentiel de développement commercial est énorme, et pour l’instant il n’est pas forcément bien optimisé. Pensez-y, en Botola Pro on a des affiches qui méritent d’être mieux valorisées à l’échelle nationale et internationale. Le derby entre le WAC et le RAJA c’est un des plus beaux du Monde ! J’ai plein d’amis qui rêvent de venir le voir. Seulement on ne sait jamais à l’avance la date exacte des matchs. Comment attirer des sponsors, comment proposer des activations, comment faire venir des scouts, comment organiser du tourisme sportif auprès de la diaspora si on ne connaît pas la date à l’avance ? La programmation des matchs devrait être claire dès le début de la saison. Est-ce qu’ils ont ça en tête ? J’ose espérer. Il faudrait aussi se pencher sur l’organigramme de la LNFP, il leur faut une branche commerciale très puissante pour mieux valoriser le championnat. Pour l’instant pour les droits télé on se contente du deal avec BeIN Sports, mais pourquoi ne pas aller sur d’autres continents ? Et si on parle du naming Botola Pro Inwi, est-ce qu’ils surfent là-dessus ? Ils pourraient créer un match all star entre les meilleurs joueurs du championnat. Et il n’y a pas non plus de trophées LNFP. Tout ça, ce serait des droits télé et de la visibilité en plus !
