La guerre des talents. A l’heure des transformations technologiques

Maroc : de la fuite au gain de cerveaux… 

Dans la guerre mondiale des talents, le Maroc ne se contente plus d’être un simple observateur, il ambitionne de devenir un pôle de production et d’attraction du savoir. Objectif : se positionner comme un hub pour la diaspora d’experts. 

Inauguré en janvier 2017 à Benguerir, l’UM6P, établissement orienté vers la recherche appliquée et l’innovation s’est hissé en tant que porte-étendard de l’offre de formation marocaine. L’institution comptait en septembre 2025 plus de 8 700 étudiants issus de 40 nationalités, avec plus de 55 % de femmes, et plus de 1 300 doctorants. Dans le domaine de l’innovation et de l’entrepreneuriat, le réseau d’incubateurs et d’accélérateurs de l’Université a accompagné plus de 1 600 startups et porteurs de projets à travers toute l’Afrique, avec 5 500 jeunes formés dans les programmes d’incubation et d’accélération. 

L’UM6P montre la voie 

Signe de cette ambition globale, l’UM6P a entamé son internationalisation : après l’ouverture d’une antenne à Paris en janvier 2024, puis au Canada en septembre de la même année, le groupe a inauguré en septembre 2025 son nouveau Global Hub aux États-Unis, réparti entre New York et Cambridge dans le Massachusetts. L’objectif de cette implantation américaine, au cœur des prestigieuses Ivy Leagues, est de créer un pont reliant les talents africains aux écosystèmes mondiaux. Il s’agit également d’adapter les innovations globales aux réalités africaines tout en mobilisant la diaspora. 

Cette implantation a pour ambition de permettre au Maroc de s’aligner avec les puissances académiques occidentales. Cependant, ce travail pionnier de l’UM6P suffit-il pour faire du Maroc un pôle d’attraction des talents ? « Si je ne devais parler que de la recherche scientifique, je dirai que le Maroc se positionne péniblement dans cet échiquier car même avec toute la bonne volonté des autorités marocaines, le Maroc n’a pas les moyens de retenir les meilleurs talents. Car la rétention d’un talent nécessite des moyens financiers très lourds et surtout des laboratoires de recherches avec des standards mondiaux que hélas nous n’avons pas », analyse Ali Sehani, Directeur associé de Gesper Services, une entreprise spécialisée depuis de nombreuses années dans les RH. Les chiffres d’ailleurs confirment les dires de cet expert. Le Maroc reste un grand pays d’émigration étudiante : Selon une étude du Policy Center, chaque année, près de 60 000 étudiants marocains partent à l’étranger2 . La France accueille plus de la moitié de ces étudiants (environ 33 000 à 46 000 selon les années), suivie par le Canada, l’Allemagne, l’Espagne et le Royaume-Uni. Ce qui représente une « fuite des cerveaux » importante. Et même si des politiques de bourses et d’orientation existent, elles servent plus le départ que le retour de ces talents. L’étude menée par le Policy Center va plus loin. Si l’Etat a bien mis en place, une direction ministérielle et un portail centralisé, ces dispositifs sont principalement conçus pour faciliter le départ, sans aucune vision claire pour envisager le retour de ces talents. C’est la demande étrangère qui guide en grande partie l’orientation de nos étudiants. « Le retour reste un ‘impensé stratégique’, ce qui risque de transformer une opportunité de gain de cerveaux en une fuite définitive », peut-on lire dans cette même étude. Le Maroc dispose cependant d’une diaspora qualifiée, encore faut-il l’intéresser… Les experts du Policy Center recommandent de « créer une plateforme d’orientation stratégique connectée aux besoins du pays (transition énergétique, santé), de développer des bourses ciblées, et de s’inspirer des meilleures pratiques internationales (comme Campus France) pour construire un véritable ‘pont pour le retour‘ » . Il s’agit là de talents qui ont acquis une expertise dans les grandes places financières et technologiques de par le monde : de New York à Paris en passant par Londres et Dubaï… Des talents qui ne peuvent que faire du bien aux entreprises marocaines et à l’écosystème économique national. 

La diaspora à la rescousse 

Des initiatives sont toutefois en train de prendre en pied afin d’encourager les talents de la diaspora à tenter une expérience professionnelle au Maroc à l’image du projet « Pomire Sud Sud ». Un projet lancé en février 2026, cofinancé par l’Union européenne et le ministère fédéral allemand (BMZ) à hauteur de 5,8 millions d’euros sur 36 mois et qui vise à renforcer la contribution des diasporas au développement socio-économique de six pays africains, dont le Maroc. D’ailleurs Ali Serhane constate que la « brain circulation » commence à fonctionner aussi dans le sens du Maroc : « Dans le secteur privé beaucoup de jeunes reviennent et apportent un plus à l’économie du pays sans oublier qu’ils ramènent avec eux leur sens du lobbying surtout lorsqu’ils travaillent dans des multinationales ou lorsqu’ils sont entrepreneurs mais travaillant avec l’international ». Parallèlement à la mobilisation de sa diaspora, le Maroc se positionne comme une nouvelle destination pour les travailleurs nomades internationaux dont le nombre dépassait les 35 millions dans le monde en 2024. Le Royaume attire par son coût de la vie, sa culture et son décalage horaire quasi nul avec l’Europe. Marrakech, Casablanca ou Agadir voient se multiplier les espaces de coworking modernes et les forfaits data accessibles, offrant un cadre de travail de plus en plus fiable. Même si des défis persistent et sont liés à l’absence de visa spécifique et à des fragilités de connexion en zone rurale. « Le Maroc peut se positionner comme un hub pour les nomades digitaux. Mais on doit mettre les moyens aux sens long et large. Sans oublier qu’il faut impérativement passer à la langue anglaise et que l’outil de travail aussi bien dans le public ou le privé devrait être l’anglais rien que l’anglais », conclut Ali Serhani. 

Younes Baamrani 

Lire les articles du dossier

Articles à la une