La 18e édition du SIAM (20–26 avril 2026) consacre la production animale comme pivot de la souveraineté alimentaire. Derrière ce positionnement, les tensions sur les intrants, l’évolution des systèmes d’élevage et l’irrégularité climatique redessinent les équilibres du modèle agricole marocain.
La production animale reste étroitement dépendante de la production végétale, en particulier des céréales et des cultures fourragères. Ce lien structurel conditionne directement la disponibilité alimentaire pour le cheptel, mais aussi les coûts de production. Les données du ministère de l’Agriculture montrent qu’un volume de 650 000 tonnes d’engrais phosphatés a été mobilisé pour la campagne 2025-2026, avec des prix maintenus à leur niveau antérieur afin de contenir les charges des exploitations. Cette intervention publique vise à stabiliser les rendements, mais elle révèle en creux la centralité des fertilisants dans le fonctionnement du système agricole. Une variation des apports en engrais se traduit rapidement par une baisse des productions végétales, puis par une pression accrue sur l’alimentation animale. Le mécanisme est circulaire : moindre fertilisation, moindre production céréalière, puis hausse des coûts pour l’élevage. Mohamed Taher Sraïri insiste sur cette interdépendance : « Sans céréales, il n’y a pas de souveraineté alimentaire ». Une telle affirmation renvoie à un enchaînement productif où la sécurité alimentaire repose autant sur les cultures que sur l’élevage. Les conditions pluviométriques de la campagne 2025- 2026 ont introduit un élément de rééquilibrage après plusieurs années de déficit hydrique. Le cumul de 462 mm enregistré entre septembre 2025 et mars 2026 représente une hausse de 134 % en glissement annuel et dépasse de 56 % la moyenne de long terme. Cette amélioration a entraîné une progression attendue de la production céréalière à 44 millions de quintaux, contre 31 millions lors de la campagne précédente. Ces résultats traduisent un effet immédiat des précipitations sur les volumes produits. La valeur ajoutée agricole devrait progresser d’environ 15% en 2026, confirmant la sensibilité du secteur aux conditions climatiques. Cependant, la lecture de terrain introduit une nuance importante. Mohamed Taher Sraïri décrit un démarrage atypique : « La campagne agricole a déjà démarré sur le plan calendaire, mais sans signaux visibles sur le terrain ». Ce décalage entre données agrégées et dynamique réelle traduit une désorganisation partielle des cycles de production.
L’élevage confronté à une pression sur les intrants
L’évolution de la production animale met en évidence une tension persistante sur les ressources alimentaires. La raréfaction des pâturages et la hausse des coûts des intrants modifient profondément l’économie des exploitations. Les importations de maïs ont progressé de 18,5 % en 2025, confirmant la dépendance à l’égard des marchés internationaux pour l’alimentation animale. Cette dépendance expose directement les éleveurs à la volatilité des prix mondiaux. Le coût de l’alimentation représente la part dominante des charges, ce qui amplifie l’impact des variations de prix sur la rentabilité des exploitations. En parallèle, les importations d’animaux vivants ont augmenté de 25,1 % la même année, traduisant un ajustement rapide face à la contraction de l’offre nationale. Le témoignage de Hamid Faridi reflète cette situation : « Les semences sont soit trop chères, soit indisponibles ». Une telle réalité fragilise l’ensemble de la chaîne productive, depuis la culture jusqu’à l’élevage. L’accès aux fertilisants devient un facteur déterminant dans la stabilisation des rendements agricoles. Le maintien des prix des engrais phosphatés constitue un élément de régulation, mais il ne garantit pas une diffusion homogène sur l’ensemble du territoire. Larbi Zadgouni souligne une limite opérationnelle: « Les subventions aux semences existent, mais les stocks chez les agriculteurs sont épuisés ». Cette observation met en évidence un décalage entre dispositifs publics et disponibilité effective au niveau des exploitations. Une insuffisance d’intrants entraîne une baisse des rendements, qui se répercute immédiatement sur l’alimentation du cheptel. Le lien entre fertilisation et production animale apparaît ainsi comme un point de fragilité systémique. La question ne porte plus uniquement sur le volume des intrants, mais sur leur accessibilité réelle.
Une recomposition progressive des systèmes d’élevage
Les contraintes économiques et climatiques conduisent à une transformation progressive des systèmes d’élevage. La raréfaction des ressources naturelles pousse vers des modèles plus intensifs, fondés sur une meilleure maîtrise des intrants et des cycles de production. Cette évolution reste toutefois inégale. Les exploitations disposant d’un accès sécurisé aux intrants et au financement parviennent à stabiliser leur production, tandis que les structures plus modestes demeurent fortement exposées. Cette différenciation accentue les écarts de productivité au sein du secteur. Hamid Faridi résume cette tension : « L’élevage et les petits agriculteurs n’ont pas été suffisamment accompagnés ». L’enjeu dépasse la seule performance économique, il concerne également l’équilibre social des territoires ruraux. La transformation du modèle agricole s’accompagne d’une évolution du marché du travail. La mécanisation progresse en réponse à la raréfaction de la main-d’œuvre, tandis que les jeunes ruraux se détournent des activités agricoles. Larbi Zadgouni analyse cette mutation : « Les jeunes ruraux refusent les conditions de travail vécues par leurs parents ». Ce phénomène modifie en profondeur la structure des exploitations et accélère la concentration des moyens de production. Cette évolution pose la question de la diversification économique des zones rurales. La dépendance exclusive à l’agriculture limite les perspectives de développement et fragilise les revenus. L’équilibre territorial dépend désormais de la capacité à élargir les activités économiques au-delà du secteur agricole.
Souveraineté alimentaire et dépendance extérieure
La contraction de la production animale se traduit par un recours accru aux importations pour stabiliser l’offre. Les achats d’animaux vivants et d’intrants alimentaires permettent de contenir les tensions à court terme, mais ils renforcent la dépendance extérieure. Ce mécanisme introduit un risque de transmission des chocs internationaux vers les coûts de production domestiques. La souveraineté alimentaire ne se limite plus à la production locale, elle intègre également la capacité à sécuriser les approvisionnements. Mohamed Taher Sraïri alerte sur cette évolution : « La souveraineté protéique du Maroc est aujourd’hui fragilisée ». Cette fragilité résulte d’un ensemble de facteurs, incluant la baisse du cheptel, la dégradation des parcours naturels et la dépendance aux intrants importés. L’analyse des trajectoires agricoles met en évidence des résultats contrastés. Les politiques publiques ont permis d’améliorer la production et les exportations, mais des déséquilibres persistent au niveau de l’emploi et de l’inclusivité. Larbi Zadgouni prolonge cette analyse en soulignant les limites actuelles : « Génération Green reste centrée sur l’agriculture sans traiter suffisamment les activités complémentaires ». L’enjeu devient alors d’intégrer une approche plus globale du développement rural.
