Concrètement, quel est l’impact de la guerre au Moyen-Orient sur le marché pétrolier international et sur l’exposition du Maroc en tant qu’importateur d’énergie ?
La guerre a changé de nature dès lors qu’elle a cessé d’être seulement militaire pour devenir une guerre touchant les infrastructures énergétiques elles-mêmes. Les frappes sur South Pars en Iran, puis les attaques contre des installations au Qatar, au Koweït et les menaces sur d’autres sites du Golfe, ont fait bondir le Brent au-dessus de 115 dollars le baril le 19 mars, contre des niveaux inférieurs à 73 dollars avant le conflit. Le point central est que le marché ne price plus seulement un risque géopolitique abstrait, il price désormais un risque physique sur l’offre, sur les terminaux, sur les raffineries, sur le GNL, sur l’assurance maritime et sur les routes de transit, notamment autour du détroit d’Ormuz. Reuters souligne aussi qu’environ 20 % des flux mondiaux de pétrole et de GNL sont affectés par la perturbation d’Ormuz, ce qui installe une prime de risque durable.
Pour le Maroc, cette situation est particulièrement sensible. Le pays importe environ 90 % de ses besoins énergétiques et, depuis l’arrêt de la raffinerie Samir, dépend entièrement des importations pour ses produits pétroliers raffinés. Cela signifie que le Maroc est exposé à la fois au prix international du brut, au prix des produits raffinés, au fret maritime, à l’assurance et à la disponibilité physique des cargaisons. Autrement dit, il ne subit pas seulement une hausse du baril, il subit une hausse du coût complet de l’énergie importée.
Il faut ajouter que les perspectives marocaines pour 2026 étaient initialement construites sur un scénario bien plus favorable. La Banque centrale vient encore de projeter une croissance de 5,6 % en 2026, portée notamment par le redressement agricole avec une récolte céréalière attendue à 8,2 millions de tonnes. Parallèlement, le cadrage de la loi de finances 2026 reposait sur une hypothèse de prix du pétrole à 65 dollars le baril. Nous sommes aujourd’hui très au-dessus de cette hypothèse, ce qui crée un décalage majeur entre le scénario budgétaire et la réalité géopolitique.
Comment les évolutions récentes des prix du pétrole se répercutent-elles sur l’économie marocaine (inflation, balance commerciale, coût de l’énergie) ?
Le premier canal de transmission est la balance commerciale. Quand le baril passe d’une hypothèse budgétaire de 65 dollars à plus de 110 dollars, la facture énergétique du pays augmente mécaniquement. Or Bank Al-Maghrib a déjà indiqué que le déficit courant devrait atteindre 3,1 % du PIB en 2026, notamment à cause de la hausse des importations d’énergie. Si la crise s’installe, ce chiffre pourrait être revu à la hausse, car le Maroc devra payer plus cher pour importer les mêmes volumes, voire payer davantage encore pour sécuriser certaines cargaisons. 
Le deuxième canal est l’inflation importée. Le pétrole ne touche pas seulement la pompe, il renchérit le transport, la logistique, la distribution, certaines matières premières industrielles, et finit par diffuser dans l’ensemble de l’économie. Pour un pays importateur net comme le Maroc, cela signifie un retour de pressions inflationnistes venues de l’extérieur, même si l’inflation de départ était relativement contenue. La Banque centrale marocaine dit d’ailleurs explicitement que le principal risque à surveiller, si le conflit s’aggrave, vient des pressions externes et énergétiques. 
Le troisième canal est budgétaire. Le Maroc n’a plus de caisse de compensation sur les carburants, mais l’État continue à supporter un coût important sur le butane. Une hausse prolongée des cours internationaux de l’énergie alourdit donc indirectement les charges publiques, même si la transmission n’est pas uniforme selon les produits. Cela réduit les marges de manœuvre budgétaires au moment même où l’État finance de grands chantiers industriels, sociaux et d’infrastructures. 
Il y a enfin un canal moins commenté mais crucial pour le Maroc, celui du soufre et donc de l’OCP. Les tensions dans le Golfe perturbent un marché déjà très tendu. Les prix spot FOB Moyen-Orient du soufre avait bondi de 207 % entre fin janvier 2025 et fin janvier 2026, passant de 173 dollars par tonne à 531,50 dollars, avant un léger reflux à 495 dollars fin février. Dans le même temps, Reuters relève que le soufre importé par les industriels mondiaux se traite désormais au-dessus de 500 dollars la tonne dans certains cas. Pour OCP, le sujet est stratégique, car le groupe a importé un volume record de 8,3 millions de tonnes de soufre en 2024 et reste structurellement dépendant de l’approvisionnement international, y compris depuis les Émirats et l’Arabie saoudite, même si le Kazakhstan est devenu une source importante. Cela ne signifie pas qu’il n’y a plus d’alternative, mais cela signifie que la sécurisation de l’approvisionnement coûtera plus cher et sera plus volatile.
Quels secteurs au Maroc sont les plus sensibles à une hausse prolongée des prix du pétrole ?
Le premier secteur exposé est évidemment le transport, routier en particulier. Le Maroc est une économie où le transport de marchandises pèse lourd dans la formation des prix finaux, donc toute hausse durable du diesel se diffuse rapidement vers l’agroalimentaire, la distribution, le commerce et le BTP. 
Le deuxième secteur très sensible est l’agriculture, non seulement via le coût du transport et de l’irrigation, mais aussi via le coût des intrants. C’est là que le dossier du soufre et des fertilisants devient central. Une tension durable sur l’énergie du Golfe renchérit non seulement le pétrole, mais aussi une partie de la chaîne des engrais, ce qui peut affecter les coûts agricoles en amont. 
Le troisième est l’industrie marocaine énergivore, qu’il s’agisse de ciment, matériaux, chimie, métallurgie, logistique portuaire ou certaines branches manufacturières. Même lorsqu’elles ne consomment pas directement beaucoup de pétrole, elles subissent la hausse des coûts de transport, des intrants, de l’électricité fossile marginale et du fret. 
Le quatrième, et c’est un point spécifiquement marocain, est le complexe phosphates-engrais autour de l’OCP. Le groupe constitue un amortisseur macroéconomique pour le pays grâce aux exportations, mais il est aussi exposé à la hausse du coût de certains inputs critiques, au premier rang desquels le soufre. Donc un choc énergétique prolongé peut avoir un double effet sur le Maroc, il dégrade la facture d’importation énergétique tout en augmentant le coût de fonctionnement du champion exportateur national.
Quelle devrait être la stratégie des opérateurs marocains et de l’État pour limiter l’impact d’une volatilité durable des marchés énergétiques ?
À court terme, la priorité n’est pas idéologique, elle est logistique et stratégique. Pour un pays importateur comme le Maroc, on ne supprime pas par décret la dépendance externe. Il faut donc d’abord sécuriser l’approvisionnement. Cela passe par la constitution réelle, et non simplement théorique, de stocks de sécurité. Sur ce point, le cadre légal marocain impose 60 jours de stocks de sécurité pour les produits pétroliers raffinés. Or plusieurs sources concordantes montrent que ce seuil n’est pas atteint de manière satisfaisante au niveau national, avec des niveaux récents plutôt autour de 30 jours selon les produits, même si la ministre de l’Énergie a évoqué une fourchette de 30 à 60 jours en incluant certaines cargaisons en cours. Le vrai sujet est là, la vulnérabilité marocaine n’est pas seulement celle des prix, c’est aussi celle du coussin de sécurité. 
Pour les opérateurs, il faut privilégier trois réflexes. D’abord, diversifier les origines d’approvisionnement chaque fois que c’est possible, même si cela augmente temporairement les coûts. Ensuite, renforcer les couvertures contractuelles et éviter une exposition excessive au spot dans les marchés les plus tendus. Enfin, consolider la gestion des stocks physiques, car dans un environnement de guerre régionale, la disponibilité vaut parfois autant que le prix. 
Pour l’État, la stratégie crédible repose sur quatre piliers. D’abord, faire respecter réellement l’obligation de stocks. Ensuite, augmenter les capacités de stockage et clarifier qui finance ce stock stratégique, opérateurs, mécanisme mutualisé, ou véhicule public dédié. Troisièmement, accélérer tout ce qui réduit structurellement la dépendance au pétrole importé, efficacité énergétique, électrification, renouvelables, interconnexions, gaz, et à terme hydrogène vert. Enfin, rouvrir sérieusement la réflexion sur la souveraineté de raffinage et sur la capacité du pays à amortir un choc externe majeur, car depuis la fermeture de Samir, le Maroc est beaucoup plus exposé qu’avant aux turbulences du marché international des produits raffinés.
Si la tension persiste, quel serait l’effet sur le prix des carburants et, plus largement, sur le pouvoir d’achat du citoyen marocain ?
Si la tension dure, l’effet le plus probable est une hausse continue puis une forte volatilité des prix à la pompe. Le consommateur marocain ne paiera pas seulement le Brent, il paiera aussi la hausse des primes de risque, des produits raffinés, du fret et de l’assurance. Donc même si le brut se stabilisait momentanément, les carburants pourraient rester durablement élevés. 
Pour le citoyen marocain, cela toucherait d’abord le budget transport, donc les déplacements quotidiens, les coûts de livraison, le prix du taxi, de la logistique, et in fine une partie des prix alimentaires et des biens de consommation. La conséquence la plus lourde est souvent indirecte, une hausse généralisée du coût de la vie, alors même que les revenus n’augmentent pas au même rythme. C’est cela qui rogne le pouvoir d’achat. Dans un pays importateur net, une flambée énergétique prolongée agit comme un impôt externe sur l’économie. 
Dans le cas marocain, il faut donc être clair, si la guerre reste cantonnée et brève, le choc sera douloureux mais gérable. Si, en revanche, les attaques sur les infrastructures énergétiques du Golfe se poursuivent et que le risque sur Ormuz s’installe, le Maroc verra sa facture énergétique, ses coûts logistiques, sa vulnérabilité budgétaire et la pression sur le pouvoir d’achat augmenter nettement. Le scénario à surveiller n’est pas seulement celui d’un baril à 110 dollars, c’est celui d’un marché durablement désorganisé, avec des pointes beaucoup plus élevées et une disponibilité plus incertaine. Des scénarios de marché à 150 dollars existent déjà dans les analyses de place en cas de perturbation prolongée, même si ce n’est pas aujourd’hui le scénario central.
