Dessalement : « Produire davantage d’eau n’a de sens que si la demande est maîtrisée »

Interview de Mohamed Benmakhlouf, Professeur universitaire en sciences de la terre

La multiplication des projets de station de dessalement au Maroc pourra-t-elle créer un foisonnement académique et scientifique autour des technologies utilisées ? Comment le pays peut-il en profiter ?

Absolument. Le développement massif des stations de dessalement peut devenir un catalyseur de recherche et d’innovation au Maroc. Ces installations ne doivent pas être vues uniquement comme des infrastructures hydrauliques, mais comme de véritables laboratoires vivants. Elles offrent une occasion unique de renforcer les liens entre universités, centres de recherche et opérateurs industriels, notamment sur les thématiques de l’efficacité énergétique, du traitement des saumures, des nouvelles membranes et de l’intégration des énergies renouvelables. En structurant cette synergie, le Maroc peut former des compétences locales, stimuler la recherche appliquée et se positionner comme un pôle régional d’excellence en matière de technologies de dessalement.

Le dessalement pourrait-il être accompagné de mesures pour contrôler l’usage de l’eau dans les domaines qui consomment beaucoup d’eau, l’agriculture en l’occurrence ?

Oui, c’est même indispensable. Produire davantage d’eau n’a de sens que si la demande est maîtrisée. L’agriculture consomme près de 80 % des ressources hydriques du pays. Il est donc essentiel d’adopter une approche intégrée, qui combine production, économie et valorisation. Cela passe par un suivi précis des prélèvements, une tarification progressive incitant à la sobriété, et une modernisation des techniques d’irrigation (goutte-à-goutte intelligent, capteurs d’humidité, variétés économes en eau). En parallèle, le recyclage des eaux usées traitées doit être encouragé. Le but est de garantir un équilibre durable entre les besoins agricoles et les ressources disponibles.

Quels sont les prérequis scientifiques à respecter afin de réduire tout impact nocif sur l’entourage des stations de dessalement ?

La clé, c’est la rigueur scientifique à toutes les étapes. Avant même la construction, il faut réaliser des études d’impact détaillées sur les courants, la bathymétrie, la salinité et la biodiversité locale. Les rejets de saumure doivent ensuite être modélisés pour choisir les bons sites et concevoir des diffuseurs qui assurent un mélange rapide avec l’eau de mer. Par ailleurs, les produits chimiques utilisés pour le prétraitement de l’eau doivent être écologiquement compatibles et neutralisés avant rejet. Enfin, un suivi environnemental continu est indispensable : mesures automatiques de la salinité, observation de la faune marine et rapports réguliers d’évaluation. Cette approche scientifique garantit que le dessalement reste durable et respectueux de l’écosystème côtier.

Le Maroc a accéléré la mise en place de ces projets de dessalement de l’eau de mer. Il a aussi mis à jour ses objectifs (2,3 milliards de m³ d’ici 2040). Quel sera l’effet sur l’environnement de manière générale, notamment en ce qui concerne les rejets de la saumure ?

C’est un objectif ambitieux, et son impact dépendra des technologies et de l’énergie utilisées. Le principal défi environnemental concerne la gestion de la saumure, plus salée et plus chaude que l’eau de mer. Si elle est mal dispersée, elle peut perturber la faune et la flore marines. Cependant, les nouvelles stations utilisent des systèmes de diffusion contrôlée et des études hydrodynamiques avancées pour réduire cet impact. Sur le plan énergétique, le Maroc mise déjà sur des sources renouvelables pour alimenter ses stations, notamment à Agadir, Dakhla et Casablanca. Ainsi, le dessalement, bien planifié et alimenté par des énergies vertes, peut renforcer la sécurité hydrique sans compromettre les équilibres écologiques.

Dans un scénario éventuel de reprises des précipitations, la réduction de la production au sein de nos stations de dessalement ne sera-t-elle pas un problème ?

Ces installations sont conçues pour être flexibles et modulables. Leur production peut être ajustée selon la disponibilité de l’eau douce. En période de fortes pluies, les volumes produits peuvent être réduits, mais les stations continueront à jouer un rôle stratégique : elles permettront de recharger les nappes phréatiques, de constituer des réserves stratégiques et de sécuriser les zones côtières face aux aléas climatiques. Le dessalement n’est donc pas une solution ponctuelle de crise, mais un outil structurel de la politique nationale de l’eau, garantissant la résilience du pays face à la variabilité climatique.

Hicham Ait Almouh

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