Interview de Younes T. El Araki, Directeur général de ELARAKI International School of Morocco
Nous assistons à une grande augmentation des coûts de scolarité. Selon vous, comment peut-on expliquer cela ?
Avant de parler d’une « grande augmentation » généralisée, il faut nuancer la situation du secteur privé au Maroc. Le secteur est très atomisé. Nous avons environ 1,2 million d’élèves pour 6 400 écoles privées, soit une moyenne de seulement 188 élèves par établissement. La majorité de ces écoles sont de petites structures de quartier qui maintiennent des marges très faibles.
Pour rester abordables, ces petites écoles tentent par tous les moyens de réduire leurs dépenses. Le revers de la médaille est que, dans beaucoup de ces établissements, les salaires des enseignants ne dépassent pas le SMIG, ce qui se reflète malheureusement sur la qualité de l’enseignement.
Ceci étant dit, l’augmentation est souvent plus marquée dans les écoles les plus demandées des grandes métropoles, où la pression immobilière et la concurrence pour les meilleurs profils sont les plus fortes. Le premier moteur qui justifie l’augmentation des frais de scolarité est le coût lié aux ressources humaines et à la qualité pédagogique, qui est le poste de dépense le plus lourd pour toute école. Il n’est pas évident de trouver des profils compétents. Les écoles doivent proposer des salaires de plus en plus compétitifs pour attirer et surtout retenir les meilleurs enseignants, ce qui met une pression constante sur les frais de scolarité. Un autre point essentiel est que les écoles privées forment elles-mêmes leurs propres enseignants. Elles recrutent de jeunes diplômés (Licence, Master, Doctorat) et doivent investir lourdement pour les former au métier de l’enseignement. Ce coût de formation est nécessairement intégré aux frais de scolarité.
L’augmentation des frais est également poussée par des dépenses liées à l’infrastructure et à la technologie, des éléments qui sont désormais des incontournables de la qualité. Le foncier, surtout dans les zones urbaines en croissance, devient de plus en plus cher. Ce coût de l’immobilier ou du loyer est inévitablement répercuté. Les équipements technologiques ne sont plus une option, mais une obligation pour répondre aux standards modernes d’éducation. Ces investissements sont constants et coûteux à maintenir et à renouveler.
Pensez-vous que le niveau des frais scolaires reflète de manière globale la qualité de l’enseignement privé au Maroc ?
Il est difficile d’affirmer que le niveau des frais reflète globalement la qualité de l’enseignement privé au Maroc, car, encore une fois, le secteur est tout sauf homogène.
L’idée même d’une simple corrélation est contredite par la réalité du secteur. La qualité varie énormément d’un établissement à l’autre. Le Rapport du Conseil de la Concurrence de 2021 le montre clairement : les frais de scolarité oscillent entre 4 000 DH et 40 000 DH par an. Quand vous avez un écart de prix de 1 à 10, vous ne pouvez pas tirer une conclusion globale sur la qualité. Dire que le coût reflète ou pas la qualité relève trop souvent de la perception plutôt que de la réalité factuelle.
La vraie question est de savoir quels sont les déterminants de la qualité dans le secteur de l’éducation. En ce qui concerne le public, le budget alloué au Ministère de l’Éducation Nationale, du Préscolaire et des Sports pour l’année 2025 est de 87,7 milliards de dirhams (MAD). Un élève coûte ainsi environ 11 850 DH par an au contribuable marocain. Est-ce que ce coût reflète la qualité de l’enseignement public ? Là aussi, c’est une question de perception, ce qui montre que cette question n’est pas limitée au seul secteur privé.
Plutôt que de nous fier au prix affiché, il faudrait nous concentrer sur des indicateurs de performance vérifiables : l’une des manières de mesurer la qualité réside dans les résultats obtenus aux examens régionaux et nationaux.
C’est le rendement scolaire qui devrait être le facteur décisif. Il faut saluer le fait que le Ministère de l’Éducation Nationale a commencé, depuis quelques années, à fournir à chaque école un tableau récapitulatif de ses performances comparées aux moyennes provinciales et nationales. C’est cette démarche d’objectivation et de transparence qui permettra, à terme, d’établir un lien plus sain entre l’investissement (le coût), les frais de scolarité, et les résultats (la qualité).
Quels sont les garde-fous à mettre en place afin que les coûts n’atteignent pas un niveau exorbitant ?
Pour éviter que les coûts de scolarité atteignent des niveaux exorbitants et garantir un enseignement privé qui reste accessible et qualitatif, les garde-fous doivent êtres structurels et doivent agir sur quatre leviers fondamentaux : l’incitation fiscale, le Partenariat Public-Privé, la transparence et la gouvernance.
Le premier et le plus puissant des garde-fous est d’établir un système fiscal intelligent qui récompense la performance et la modération des coûts. Idéalement, la corrélation doit être directe. Si les frais de scolarité dans une école privée correspondent au coût de revient d’un élève dans le système public (environ 11 850 DH par an comme cité précédemment) tout en affichant un rendement scolaire équivalent ou supérieur, cette école devrait bénéficier d’une exonération fiscale totale. Elle est alors reconnue comme un partenaire à part entière de l’effort éducatif national. Si les frais sont supérieurs à ce seuil, la fiscalité doit être modulée. Nous devons vérifier si ces frais élevés sont proportionnels aux résultats obtenus aux examens étatiques. Si ce n’est pas le cas – si les frais sont chers sans que la performance scolaire ne suive – alors l’école devrait être taxée en conséquence. Cette mesure fiscale agit comme un mécanisme de dissuasion contre l’inflation injustifiée des prix.
Le deuxième pilier est de créer un segment d’enseignement régulé pour offrir une alternative tarifaire aux familles. Il est crucial de lancer des écoles dans le cadre d’un Partenariat Public-Privé (PPP). L’État et les professionnels du secteur fixeraient en commun accord un cahier des charges strict sur la qualité pédagogique. L’objectif est simple : en échange d’avantages (comme le foncier ou un soutien partiel de l’État), ces écoles verraient leurs tarifs plafonnés. Elles serviraient alors de modérateur de prix pour l’ensemble du marché privé, offrant une option de qualité encadrée à des tarifs plus accessibles.
Pour les familles, l’opacité des frais est un vrai problème. Techniquement, les établissements sont obligés de communiquer une ventilation claire de leurs frais. Depuis deux ans maintenant, le ministère oblige les écoles privées à établir un contrat clair avec les parents, donnant ainsi aux familles plus de visibilité sur la nature de la relation qu’elles ont avec l’école.
La régulation des frais de scolarité a aussi besoin d’un outil de contrôle et d’information. Il serait judicieux de créer un observatoire national qui pourrait dépendre du Conseil de la Concurrence ou du Ministère de l’Éducation et qui aurait pour mission de collecter et de publier annuellement les données sur les frais de scolarité et les résultats aux examens par établissement. En rendant publiques ces données, les parents pourront faire des choix véritablement éclairés. L’information transparente est en soi un puissant mécanisme de régulation du marché, car elle permet de comparer non seulement le prix, mais surtout le rapport qualité/résultat des établissements.
Certaines mesures prises par les écoles privées, comme le paiement par avance ou exiger des fournitures scolaires particulières, n’exercent-elles pas une pression sur les ménages ?
C’est une question qui met en lumière la tension entre la réalité économique de l’école et la capacité financière des familles. Oui, certaines mesures peuvent exercer une pression sur les ménages, mais il faut comprendre l’historique et la logique financière derrière ces pratiques.
Concernant le paiement par avance, d’un point de vue strictement commercial et contractuel, cela devrait être la règle, comme c’est le cas dans le monde entier. L’enseignement privé est un service. Lorsqu’on paie pour un service, on le fait généralement soit à l’avance, soit à la fin. Pour un service continu de longue durée tel que l’éducation, le paiement se fait logiquement en amont. C’est le principe appliqué dans toutes les universités privées, les écoles internationales. La réalité est que lorsqu’un élève s’inscrit, il s’engage pour une année scolaire, et non pour un mois, car les charges de l’école sont annuelles et non mensuelles.
Historiquement, les écoles privées au Maroc se sont adaptées au pouvoir d’achat des ménages en facturant les frais de scolarité annuels d’une manière mensuelle. C’est une flexibilité sociale qui n’est pas la norme ailleurs. Malheureusement, cette adaptation a créé une confusion : certaines familles en sont venues à considérer que les frais étaient mensuels et non annuels étalés. Malgré cette confusion, la plupart des écoles privées au Maroc ne réclament pas, à ma connaissance, le paiement des frais annuels dans leur totalité si un élève quitte l’établissement en cours d’année, ce qui prouve qu’une certaine souplesse subsiste.
Cela dit, si le paiement par avance relève d’une logique économique, la pression vient de l’opacité et des abus des frais annexes. Les écoles se doivent d’être totalement transparentes quant aux frais engagés par les parents pour une année scolaire déterminée.
Hicham Ait Almouh
