E-gov : un chantier aux multiples enjeux

Nasser Kettani : « Nous ne nous préparons pas assez vite à l’évolution technologique » 

Interview de Nasser Kettani, Expert et entrepreneur en Tech

Dans quel sens l’évolution technologique rapide et l’explosion de l’IA peuvent-elles perturber la digitalisation de l’administration publique (DAP) dans un pays comme le Maroc ?

L’évolution technologique digitale est exponentielle et les effets se font de plus en plus sentir, notamment avec l’IA qui va transformer notre société de manière inédite. Malheureusement, nous ne sommes pas assez préparés. Le Maroc a accumulé du retard et doit accélérer la cadence pour rester dans la course mondiale. Cette transformation touche tous les domaines : énergie, santé, éducation, agriculture, industrie, pharmacie, défense… et le digital, en particulier l’IA, n’est plus un choix, mais une nécessité.

La DAP doit voir l’IA comme un allié pour accélérer la transformation, offrir des services exceptionnels, résoudre les problèmes opérationnels, mieux gérer les deniers de l’État et prendre des décisions basées sur les données. Pour cela, l’administration doit se doter de compétences capables de comprendre ce potentiel et d’accepter de le mettre en œuvre. Il faut également revoir les procédures d’appels d’offres et accepter que les innovations puissent venir de startups et de nouveaux acteurs, et pas seulement des entreprises de Tech déjà établies.

Les disparités territoriales, en termes d’infrastructures en l’occurrence, sont toujours très pesantes au Maroc. Comment cela peut-il constituer une entrave à la DAP et comment peut-on les surmonter ?

C’est une question clé. La DAP doit construire une administration accessible à tous, y compris aux personnes vivant dans des zones enclavées, aux personnes à besoins spécifiques, aux illettrés et aux personnes handicapées. La digitalisation est une opportunité unique de bâtir une société inclusive.

Cela ne se limite pas aux infrastructures télécom : les applications et les systèmes doivent être conçus pour être inclusifs. De plus, l’inclusion financière est un pilier essentiel de la DAP et de la transformation digitale du pays.

Une des plus importantes exigences de chaque DAP est d’asseoir une relation solide avec les entreprises. Quels sont les prérequis que chaque processus de DAP doit respecter ?

La DAP doit être conçue pour tous les usagers : citoyens, touristes, Marocains du monde, investisseurs et, bien sûr, les entreprises. Il faut des parcours, des solutions et des applications dédiés aux entreprises, centrés sur leurs besoins spécifiques.

Pour établir une relation solide, la DAP doit respecter plusieurs prérequis :

  • Collaboration et partenariat : impliquer les entreprises via des consultations, des ateliers et des projets conjoints.
  • Transparence et communication : informer les entreprises sur les démarches et les changements. Une communication régulière et transparente instaure la confiance.
  • Accessibilité et simplicité : les systèmes doivent être faciles à utiliser pour les entreprises, en réduisant la bureaucratie.
  • Support et assistance : offrir un soutien continu avec des ressources dédiées pour les aider avec les nouvelles technologies.
  • Sécurité et confidentialité : protéger les données des entreprises en respectant des normes de sécurité élevées.
  • Formation et développement : proposer des programmes de formation pour familiariser les entreprises avec les outils numériques.
  • Adaptabilité et innovation : les processus doivent être flexibles et s’adapter aux besoins changeants des entreprises.
  • Suivi et évaluation : mettre en place des mécanismes pour mesurer l’efficacité de la digitalisation.

En intégrant ces éléments, l’administration peut renforcer sa relation avec les entreprises et garantir une transition numérique efficace.

Jusqu’à quel degré le Maroc peut-il préserver sa souveraineté numérique tout en menant à bien sa DAP ?

Le terme de « souveraineté numérique » est souvent galvaudé. Je préfère parler de « résilience numérique », un concept plus clair et plus facile à mettre en place.

Une fois que l’administration se digitalise, elle ne peut plus faire marche arrière. La protection, la continuité opérationnelle et la reprise après incident deviennent donc critiques. La résilience numérique passe par la maîtrise de composants clés : les systèmes, les infrastructures (télécoms, cloud), les normes de chiffrement et les plateformes de cyberdéfense. Il ne faut pas essayer de tout rendre « souverain » dès le début, mais plutôt suivre une feuille de route à long terme. Il est également essentiel de conclure des accords internationaux et bilatéraux fondés sur une diplomatie proactive pour construire cette résilience.

Propos recueillis par Hicham Aït Almouh

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