Entrepreneuriat féminin – Lever les freins et soutenir les porteuses de projet

Leila Doukali : « L’environnement économique et social marocain présente des opportunités, mais aussi des obstacles pour l’entrepreneuriat féminin »

Entretien avec Leila Doukali, Présidente de l’Association des femmes chefs d’entreprises du Maroc (AFEM)

Quel tableau général de l’entrepreneuriat féminin au Maroc dresse-t-on aujourd’hui ? Et quels sont les secteurs d’activité où les femmes entrepreneures sont les plus présentes ?

L’entrepreneuriat féminin au Maroc est certes marqué par une dynamique encourageante, mais encore bien insuffisante pour atteindre son plein potentiel. Si de plus en plus de femmes s’engagent dans la création d’entreprise, leur taux d’activité reste faible, avoisinant les 20 %, bien en deçà des attentes du Nouveau Modèle de Développement (NMD) qui vise 35 % d’ici 2035. La majorité des femmes entrepreneures évoluent dans les secteurs du commerce, des services et de l’artisanat, où elles ont su s’imposer grâce à leur créativité et leur persévérance. Le secteur agroalimentaire et l’industrie textile attirent également de nombreuses femmes, notamment à travers les coopératives. De plus, l’essor du numérique et de l’innovation ouvre de nouvelles perspectives, permettant à une nouvelle génération de femmes de se positionner sur des segments à forte valeur ajoutée. Malgré ces avancées, les entreprises dirigées par des femmes restent majoritairement de petite taille, freinées par des difficultés d’accès au financement et aux marchés.

Comment l’environnement économique et social marocain favorise-t-il ou freine-t-il cet entrepreneuriat ?

L’environnement économique et social marocain présente des opportunités, mais aussi des obstacles pour l’entrepreneuriat féminin. Les réformes législatives récentes ont renforcé les droits des femmes et ont encouragé leur participation économique. De nombreuses initiatives publiques et privées visent à accompagner les entrepreneures en leur offrant du mentorat, des formations et des financements. Toutefois, plusieurs freins structurels et culturels persistent. L’accès au financement demeure un défi majeur, les femmes ayant 30 % de chances en moins d’obtenir un crédit par rapport aux hommes. De plus, le cadre juridique et administratif, bien que réformé, reste parfois contraignant pour les jeunes entrepreneures qui peinent à s’y retrouver. À cela s’ajoutent des barrières socioculturelles : les stéréotypes de genre et la charge domestique freinent encore l’évolution des carrières féminines. Il est donc essentiel de repenser l’écosystème entrepreneurial en intégrant une approche plus inclusive et plus flexible pour permettre aux femmes de s’épanouir dans leur parcours professionnel.

Quels sont les défis spécifiques auxquels les femmes entrepreneures sont confrontées au Maroc ?

Les femmes entrepreneures marocaines doivent surmonter plusieurs obstacles qui ralentissent leur progression. Le premier défi est l’accès au financement, qui reste limité en raison de critères bancaires souvent inadaptés à leur profil. Elles sont également confrontées à un manque de réseautage professionnel, dans un environnement où les opportunités et de networking et de mentorat sont majoritairement dominées par les hommes. Par ailleurs, les contraintes sociales et familiales limitent la capacité des femmes à consacrer pleinement leur temps et leur énergie à leur entreprise. L’absence de services de garde d’enfants abordables ou d’une flexibilité dans l’organisation du travail constitue un frein majeur. Enfin, l’accès aux marchés publics et internationaux est plus complexe pour les entrepreneures, qui manquent parfois d’accompagnement pour intégrer des chaines de valeur plus compétitives.

Comment les programmes gouvernementaux tels que « She Industriel », « Jisr », « Forsa », « Awrach » contribuent-ils concrètement à l’essor de l’entrepreneuriat féminin ?

Le Gouvernement marocain a mis en place plusieurs programmes pour stimuler l’entrepreneuriat féminin et encourager les femmes à créer et développer leurs entreprises. Le programme « She Industriel » vise à faciliter l’accès des femmes au secteur industriel en mettant à leur disposition des projets pré-évalués et des financements adaptés. Ce programme ambitionne d’intégrer davantage de femmes dans des filières à forte valeur ajoutée. « Jisr », de son côté, accompagne la transition des jeunes diplômées vers l’entrepreneuriat en leur proposant des formations et un accompagnement sur mesure. « Forsa », programme phare, propose des financements sans garantie pouvant atteindre 100 000 dirhams, avec un encadrement personnalisé qui aide les entrepreneures à structurer leurs projets. Enfin, « Awrach » cible la création d’emplois temporaires et la promotion de l’entrepreneuriat social, bénéficiant particulièrement aux femmes en milieu rural. Ces initiatives contribuent à réduire les barrières à l’entrée, mais doivent être complétées par un suivi plus poussé pour garantir la pérennité des entreprises créées.

Quel est l’impact de ces programmes sur l’autonomisation économique des femmes ?

Ces programmes d’accompagnement et de financement ont un impact direct et significatif sur l’autonomisation économique des femmes. Ils permettent de lever certains freins financiers, facilitent la transition vers l’entrepreneuriat et offrent des opportunités de formation et de réseautage. Grâce à ces initiatives, de nombreuses femmes ont ainsi créé leur entreprise, acquis de nouvelles compétences et ont accédé à des secteurs autrefois inaccessibles. Toutefois, pour garantir un impact durable, il est essentiel d’aller au-delà de la simple phase de création d’entreprise et d’instaurer un suivi post-financement, afin de maximiser les chances de succès et de croissance à long terme.

Comment définiriez-vous le leadership au féminin ?

Le leadership au féminin repose sur une approche inclusive, collaborative et visionnaire. Les femmes leaders ont souvent une capacité exceptionnelle à concilier performance économique et impact social. Elles privilégient un management participatif, où l’écoute, l’innovation et la responsabilité sociale sont au cœur de leurs décisions. Contrairement aux stéréotypes, le leadership féminin ne se limite pas à une posture bienveillante ; il se distingue également par une forte capacité de résilience, une gestion stratégique des défis et une approche axée sur le long terme et la durabilité.

Quels sont les leviers pour promouvoir le leadership féminin et briser le plafond de verre ?

Pour encourager le leadership féminin, plusieurs leviers doivent être mobilisés. Tout d’abord, le mentorat et le réseautage jouent un rôle crucial pour accompagner les femmes dans leur ascension professionnelle. Il est également important de renforcer la formation en leadership dès le plus jeune âge et d’intégrer des quotas et politiques de diversité dans les entreprises et les institutions publiques. Par ailleurs, la promotion du temps partiel aménagé, du télétravail et des structures de garde d’enfants peut permettre aux femmes d’évoluer sans avoir à sacrifier leur vie familiale. Enfin, mettre en lumière des rôles modèles féminins inspirants, qui peuvent motiver la nouvelle génération et déconstruire les stéréotypes liés au genre.

Où en est la représentation des femmes dans les instances de décision au Maroc ?

La représentation des femmes dans les instances de décision demeure limitée. Elles occupent 13 % des sièges parlementaires et sont moins de 2 % à diriger de grandes entreprises. Toutefois, des avancées sont notables dans certaines institutions publiques, où des femmes ont accédé à des fonctions de ministre, gouverneure et directrice d’établissements publics. Malgré ces progrès, l’accès aux postes stratégiques dans les secteurs privés comme publics reste un défi de taille, nécessitant des mesures incitatives plus ambitieuses.

Quel est le rôle précis de l’AFEM dans la promotion de l’entrepreneuriat féminin ?

L’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Maroc (AFEM) joue un rôle clé dans le soutien à l’entrepreneuriat féminin. Elle accompagne les femmes dans la création et la gestion de leurs entreprises en leur offrant des formations, des opportunités de networking et un plaidoyer actif pour des réformes en faveur de l’égalité économique. 

L’AFEM a également développé des initiatives stratégiques, telles que des programmes d’incubation, de mentorat et de financement permettant aux entrepreneures de surmonter les obstacles liés au financement et à la croissance.

Grâce à ces actions, l’AFEM, contribue à changer les mentalités et à insuffler une dynamique positive en faveur de l’inclusion économique des femmes du Maroc.

Encadré 

L’AFEM et son programme « She Impulse » : catalyseur de l’entrepreneuriat féminin au Maroc

Dans le cadre de sa feuille de route pour 2025 – 2026, l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Maroc (AFEM), a lancé le programme « She Impulse » pour stimuler l’entrepreneuriat féminin au Maroc et qui s’articule autour de trois axes principaux : « She Learn », « She Start », et « She Industriel ». Des initiatives structurantes qui offrent des solutions adaptées aux différents besoins des entrepreneures marocaines, en s’appuyant sur les réalités et défis identifiés sur le terrain.

« She Learn » est une plateforme d’apprentissage en ligne, soutenue par la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), qui intègre l’intelligence artificielle pour offrir aux femmes entrepreneures une formation flexible et personnalisée en gestion, marketing digital et nouvelles technologies. L’initiative « She Start » est un dispositif d’accompagnement pour les porteuses de projets innovants, qui propose un accompagnement intensif, des formations spécialisées et un accès à des mentors et des investisseurs et des outils technologiques pour guider les entrepreneures à chaque étape de leurs projets. Lancé en partenariat avec la Région Casablanca-Settat, l’incubateur Bidaya et le CIH, ce programme cible la création d’entreprises à fort potentiel de croissance et l’accélération de l’innovation dans la région.

Pour ce qui est de l’axe « She Industriel » élaboré en collaboration avec le Ministère de l’Industrie et du Commerce, celui-ci a pour objectif d’intégrer les femmes dans le secteur industriel en leur offrant des formations techniques, un accès au financement et des opportunités de mise en réseau pour soutenir la création de projets industriels innovants et durables. L’ambition est de positionner les femmes comme des actrices majeures de l’industrialisation marocaine tout en leur ouvrant l’accès aux marchés nationaux et internationaux.

D’autres initiatives ont également été mises en place pour promouvoir l’entrepreneuriat féminin, notamment « She Digital » qui vise à transformer l’environnement entrepreneurial féminin par la digitalisation et l’innovation en s’appuyant sur les NTIC de pointe et les nouveaux codes des pratiques commerciales. Enfin, « She Green » encourage l’adoption de pratiques durables et écoresponsables dans les entreprises féminines.

À travers ces initiatives et le programme « She Impulse », l’AFEM vise à créer une transformation structurelle de l’écosystème entrepreneurial marocain, en favorisant l’excellence, l’innovation et l’inclusion des femmes dans les secteurs stratégiques de l’économie. L’objectif étant de toucher des milliers de femmes dans tout le Maroc, avec des retombées significatives en termes de création d’emplois, de développement de projets pérennes et de valorisation économique. 

Zineb Jamal Eddine

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