Interview de Hicham Sadok, économiste et professeur à l’Université Mohammed V de Rabat
Que devront être les principales innovations méthodologiques et technologiques à introduire dans le recensement 2024 par rapport aux recensements précédents ?
Le dénombrement complet sur le terrain, qui est la méthode traditionnelle utilisée lors de ce recensement, est, certes, une opération complexe, coûteuse et longue, mais elle a l’avantage de garantir l’exhaustivité de la couverture et la simultanéité lors des collectes des données. C’est la raison pour laquelle la plupart des pays continuent à utiliser cette méthode traditionnelle de recensement, mais vu qu’ils ne sont effectués que tous les 10 ans, les données deviennent vite obsolètes pour avoir une idée précise et fiable du capital humain et des logements au niveau des zones géographiques, en particulier, et du pays en général.
C’est, justement, pour éviter cet inconvénient, qu’un certain nombre de pays recourent à d’autres méthodes pour mettre le recensement traditionnel annuellement à jour. Il s’agit de l’utilisation des enquêtes successives, recensement localisé dans les localités les plus mouvementées, enquêtes spéciales par échantillonnage en continu, et l’idéal pour un état moderne est de combiner ces approches de recensement avec un dénombrement en continu basé sur un registre de la population et des logements complet et instantané (la capacité d’utiliser les différentes bases de données émanant d’autres administrations : impôts, intérieur, urbanisme, l’emploi, enseignement, registre civil…).
Comment le Haut-Commissariat au Plan peut-il garantir la précision et l’exhaustivité des données collectées, en particulier dans les zones rurales ou éloignées ?
Les statistiques fiables et détaillées sur les zones géographiques sont essentielles et irremplaçables pour mettre en évidence les domaines de la vie des citoyens. « Ce qui n’est pas chiffrable n’est pas gérable ». C’est uniquement à travers la production des données que des décisions de politique publique doivent être prises pour améliorer les conditions de vie, d’accès aux services, d’infrastructures adéquates et de respect des droits fondamentaux.
Tout aussi important, un recensement de la population et des logements est une occasion unique de mettre en avant les statistiques, tant en termes de décisions prises que de résultats. Pour de nombreuses personnes, le recensement est peut-être la seule occasion où l’État s’adresse à elles pour leur poser des questions. Ainsi, le principal challenge pour le HCP est de produire des statistiques intéressantes et sensées, dépourvues d’erreurs ou en présentant très peu, surtout dans les zones reculées. C’est pourquoi la nature et la formulation des questions posées, la confidentialité et surtout la rigueur des recenseurs sont des conditions nécessaires au succès du recensement.
Quel rôle le recensement 2024 jouera-t-il dans l’élaboration et l’ajustement des politiques publiques au Maroc, et comment les données recueillies seront-elles utilisées pour répondre aux besoins de développement économique, social et infrastructurel ?
Les résultats du recensement constituent, normalement, un tableau de bord et une aide essentielle pour la prise de décision en matière de politique publique. C’est à partir de ces données fournies que les acteurs publics peuvent connaitre la population globale, de leur commune ou du quartier et prendre des décisions éclairées en matière d’équipements collectifs nécessaires (logements, écoles, hôpitaux, moyens de transport, petite enfance, personnes âgées…)
Les résultats du recensement sont des points de référence essentiels pour assurer l’équité dans la répartition des richesses, des services publics et de la représentation à l’échelle nationale en permettant la répartition et l’allocation des fonds gouvernementaux entre les différentes régions pour les infrastructures et les services éducatifs et sanitaires, la délimitation des circonscriptions et la mesure de l’impact du développement par localité.
Le recensement est également au centre de la recherche scientifique et du système statistique national. Sans le recensement, qui permet de connaitre la population mère, on ne peut procéder à l’échantillonnage qui est considéré aujourd’hui comme la méthode la plus récurrente, la plus fiable, pour produire des informations censées à partir d’enquêtes, nonobstant l’émergence de sources technologiques de statistiques telles que les métadonnées que nous nous ne sommes pas encore prêts à pouvoir exploiter. Donc, sans le cadre fourni par le recensement pour les échantillonnages et les populations de référence, le système statistique national et la recherche scientifique pourraient difficilement produire des statistiques fiables à l’usage du Gouvernement, des entreprises et du grand public.
Rida Ançari
