Marché de la seconde main au Maroc – Un mode de consommation dans l’air du temps

Au Souk Sebt Mers El Kheir, la fripe est d’abord « une expérience sociale »

À une vingtaine de kilomètre du centre de Rabat, le Souk Sebt Mers El Kheir est le haut lieu de la seconde main de la banlieue sud de la capitale. Pièce de rechange introuvable, vêtement vintage à petit prix, électroménager d’une autre époque… on y trouve tout. Reportage

« Il faut venir ici très tôt, à l’heure où les commerçants déballent leurs marchandises, pour être le premier à dénicher les pièces de qualité avant l’arrivée de la foule », affirme Mehdi, alors qu’il verrouille les portes de sa berline. Nous sommes à Souk Sebt Mers El Kheir, le marché hebdomadaire de Temara, dans la banlieue de la capitale. Il est à peine 7 heures en cette matinée ensoleillée de samedi de novembre, mais il est déjà difficile de trouver une place pour garer son véhicule, tant l’affluence dans ce souk majeur de la région est importante. « On trouve de tout. Une pièce de rechange de voiture introuvable en ville, un jeans Levi’s à 100 dirhams, une radio des années 80 toujours fonctionnelle… absolument tout ! C’est une caverne d’Ali Baba, mais à ciel ouvert », plaisante notre guide, avant de lancer : « Pour moi, c’est un rituel. Parfois je viens ici juste pour prendre l’air frais et quitter, l’espace de quelques heures, le tumulte du centre-ville de Rabat. J’ai l’impression d’être déjà à la campagne alors que je suis à 20 minutes de chez moi ».

Dans ce souk qui attire les foules, les étals regorgent de trésors vestimentaires allant des vêtements vintage aux dernières paires de baskets à la mode. Des pièces uniques, parfois introuvables ailleurs, témoignent du caractère unique du marché de la seconde main. Des vestes en cuir usées par le temps aux chemises à motifs des années 80, chaque article semble porter en lui une histoire à partager. La fascination pour le vintage est palpable. Ici, les jeunes de milieux défavorisés se mélangent aux quinquagénaires des quartiers huppés. Ils déambulent entre les étalages à la recherche de trésors cachés qui leur permettront d’exprimer leur personnalité sans se ruiner. « Lorsqu’il s’agit de marques prestigieuses, il vaut mieux aller chercher au “bal”, car, ici au Maroc, soit elles sont trop chères pour mon pouvoir d’achat, soit elles n’existent tout simplement pas en magasin. Et puis, cela me fait plaisir de redonner vie à une pièce qui a eu une histoire par le passé », commente Mehdi alors qu’il fouille dans une montagne de vêtements. « C’est bien pour l’environnement », ajoute-t-il.

De la « camelote » venue d’Europe au vêtement vintage 

Les vêtements exposés ici proviennent pour l’écrasante majorité d’Europe. Il s’agit d’articles usés destinés à la poubelle ou au recyclage, vendus au kilo dans des circuits spécialisés bien connus des Marocains vivant en Espagne, en France ou dans d’autres pays accueillant une grande communauté de MRE. Ces vêtements sont rassemblés dans des « balles » en plastique et importées lors du retour des expatriés au Maroc, particulièrement au début de l’été. « Il y a ceux qui traitent directement avec les personnes qui importent ces ballots, mais la plupart des commerçants s’approvisionnent auprès de grossistes installés à Nador et Fnideq », explique Said, le vendeur préféré de notre guide, Mehdi. La proximité de ces deux villes avec les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en fait des plateformes de stockage, de tri et de distribution de cette marchandise. « Dans ce domaine, on peut rapidement faire fortune, si l’on a le capital nécessaire pour démarrer, mais surtout le flair pour sentir les bonnes affaires et mettre en valeur sa marchandise », assure-t-il.

Ces ballots de 100 kilogrammes sont divisés en trois catégories. Dans le jargon du milieu, la « crème » correspond à la meilleure qualité et son prix peut monter jusqu’à plus de 120 dirhams. Le prix des ballots des deux autres catégories de qualité moindre oscille entre 50 et 70 dirhams pour la « deuxième catégorie » et entre 20 et 40 dirhams pour la « camelote ». Said explique que la marchandise, une fois arrivée au nord du Maroc, est acheminée dans des hangars aux quatre coins du Royaume. Pour le segment entre Kénitra et Bouznika, c’est Salé qui fait office de plateforme de distribution. 

Un business risqué

« Les autorités peuvent à tout moment débarquer et saisir la marchandise, que ce soit à Nador ou ici », nuance toutefois notre interlocuteur. L’origine de ces vêtements pose problème. Entre les vêtements importés d’Europe et les invendus des franchises, certains articles proviennent aussi du détournement de dons et de marchandises saisies par la douane. En 2019, la Cour d’appel de Rabat a condamné à 15 ans de prison ferme quatre fonctionnaires de l’Entraide nationale pour avoir détourné des tonnes de dons de vêtements destinés à cette administration pour les revendre à des grossistes de l’habillement d’occasion à Salé.

La crise du Covid-19 et la fermeture par le Maroc des passages frontaliers de Ceuta et Melilla a compliqué la tâche pour ces professionnels de la fripe. « Il est désormais plus difficile qu’avant de s’approvisionner auprès des grossistes habituels, qui doivent maintenant trouver d’autres moyens d’importer les balles », déplore Said. Auparavant, ces ballots étaient portés par les célèbres « femmes-mulets » qui traversaient tous les jours la frontière entre le Maroc et les deux enclaves. 

Résultat : le coût des ballots a augmenté et cela s’est répercuté sur prix des produits exposés dans les marchés. « Il est fini le temps où l’on dépensait 100 dirhams et on rentrait chez soi avec un sac de vêtements plein à craquer. Les commerçants ont pris conscience de la valeur de leur marchandise et ont augmenté les tarifs, c’est normal », reconnait Mehdi. La gentrification de la fripe, portée par les « thrift stores » (magasins de vêtement d’occasion) physiques et virtuels n’a pour l’instant pas eu raison de « l’bal » populaire. « Le souk hebdomadaire est plus qu’un lieu de commerce, c’est une sortie en famille et une bouffée d’air frais pour beaucoup de gens qui n’ont parfois que cela comme loisir après une semaine de travail. Ici, on se promène, on fait ses emplettes, on mange un tajine et on rencontre ses amis, c’est une expérience sociale, d’abord », résume notre guide du jour.

Omar Kabbadj

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