Nasser Kettani : « Si nous n’instaurons pas la confiance, le crowdfunding ne marchera jamais »

Interview de Nasser Kettani, spécialiste en transformation digitale et fondateur de la plateforme Akkan du crowdfunding

Quel est l’état des lieux du crowdfunding au Maroc ? 

Tout d’abord, nous ne pouvons pas parler d’un retard de mise en place de l’écosystème crowdfunding au Maroc, car la loi n’est opérationnelle que depuis le 31 août 2023. Avant cette date, techniquement et légalement, nous ne pouvions pas faire du crowdfunding au Maroc. Donc parler de retard, cela reviendrait à dire que nous avions un cadre juridico-légal, mais que le marché n’a pas pris.

Et pourtant le marché est là et il a un énorme potentiel. En fait, le crowdfunding peut servir à plusieurs usages. Premièrement pour le financement des associations, celles qui ont le droit de lever des fonds. Elles pourront ainsi le faire de façon plus innovante et transparente.

Deuxièmement, le crowdfunding peut servir au financement des entrepreneurs qui ont un immense besoin à ce niveau.

Troisièmement, le financement participatif peut être employé pour le financement de projets individuels tels qu’une opération médicale, des études… Il est néanmoins difficile d’estimer globalement la valeur de ce marché. 

Nous avons toutefois réalisé différentes projections et nous pensons que, sur les cinq prochaines années, ce marché pourrait atteindre quelques milliards de dirhams en matière de levées de fonds. Ce marché devrait ainsi connaitre une évolution exponentielle, comme ce fut le cas, par exemple, aux États-Unis.

Quels sont les avantages de cette alternative de financement ?   

Contrairement aux financements bancaires et institutionnels, qui exigent un certain nombre de garanties et qui impliquent une prise de risque de la part du bailleur, le crowdfunding permet une plus large répartition du risque, entre des centaines, voire des milliers de personnes.

Autre avantage : le crowdfunding peut être une solution pour financer des projets qui ne sont pas finançables par le secteur bancaire, notamment ceux portés par les startups. À titre d’exemple, les banques ont une aversion naturelle au risque concernant les projets qui relèvent de la tech (développement de logiciels, le cloud…), car ce sont des produits immatériels pouvant difficilement être proposés en garantie du prêt. 

Il faut aussi préciser que le crowdfunding, ce n’est pas du microcrédit, et que les montants engagés peuvent être relativement importants. Le don peut en effet atteindre 450 000 dirhams, le prêt, 3 millions de dirhams, et la prise de participation, 5 millions de dirhams.

Quels sont les ingrédients nécessaires pour un décollage du crowdfunding au Maroc ?

Il existe trois piliers fondamentaux. D’abord, il y a tout un travail de communication, d’explication, d’éducation et de formation sur les mécanismes et le fonctionnement du crowdfunding à effectuer auprès des porteurs de projets, des associations et des contributeurs. 

Aussi, les opérateurs, c’est-à-dire les plateformes de crowdfunding, seront amenés à créer et installer un système de confiance entre les porteurs de projets et les investisseurs, car, soyons clairs, si nous n’instaurons pas la confiance, le crowdfunding ne marchera jamais. Enfin, pour que cela fonctionne véritablement, il faut que tous les acteurs agissent de manière coordonnée pour atteindre le même objectif.

Par exemple, si un contributeur veut transférer 100 dirhams et que la banque prélève 22 dirhams de frais de transferts, cela ne va pas du tout aider. Ajoutons à cela une éventuelle fiscalité appliquée aux transferts. Chacun doit donc y mettre du sien pour que cela fonctionne.

Le crowdfunding peut-il jouer un rôle dans le développement ?

Le crowdfunding a vocation justement à agir dans le sens du développement. Quand on regarde l’ensemble des dispositifs de financement qui existent, du microcrédit à la bourse, il y a bien un vide pour de nombreux projets et entreprises. Le crowdfunding permet en effet de combler ce manque en particulier au profit des PME-TPE qui représentent 90 % du tissu économique marocain et qui créent par ailleurs beaucoup d’emplois. Il faut garder à l’esprit que la finalité du crowdfunding réside dans le financement de cette catégorie d’entreprises. 

Quels sont les moyens de contrôle à mettre en place pour éviter les dérives ? 

Nous sommes, bien-sûr, conscients du risque de dérive, c’est pour cela que j’ai parlé de la confiance. Certaines personnes malveillantes peuvent profiter de ce système pour récolter de l’argent auprès des contributeurs et disparaitre ensuite dans la nature. 

D’autres peuvent aussi soumettre leur projet dans plusieurs plateformes pour engranger un maximum d’argent. Il y a également le risque de financement de projets illicites. Tous ces risques existent, mais sont contrôlables. 

La loi, en ce sens, est claire : le crowdfunding ne doit pas être utilisé dans le secteur immobilier ou encore pour financer des activités religieuses ou politiques. Bien évidemment, le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent sont interdits. 

C’est aussi à ce niveau que réside l’importance d’une étroite coopération et communication entre les différents acteurs de l’écosystème (opérateurs, système bancaire et régulateurs). De leur côté, les plateformes peuvent également contrôler l’identité des bénéficiaires des collectes.

Comment jugez-vous le cadre réglementaire marocain du crowdfunding par rapport ceux en vigueur dans d’autres pays ? 

Je pense que nous disposons d’un bon cadre réglementaire, mais certains éléments doivent être améliorés parce qu’il existe des zones floues. Les opérateurs essayent de les analyser et de faire remonter les difficultés aux régulateurs pour plus de clarté. 

Je pense que cela est normal pour une phase de démarrage, car on ne peut pas récupérer des textes en vigueur dans d’autres pays pour les transplanter au Maroc, dont le contexte est totalement différent. Il a fallu prendre en compte les spécificités de notre économie. 

Aujourd’hui, nous sommes tous dans un schéma d’apprentissage – nous, opérateurs du crowdfunding, régulateurs et les autres acteurs du système financier. Cette coopération va nous permettre d’éclairer davantage la loi et peut-être même de créer les conditions pour élargir le champ de la loi. 

À titre d’exemple, je regrette le fait que, souvent, une personne qui a déjà reçu un financement ne puisse pas en redemander un autre. Or, si elle a pu lever des fonds une première fois, c’est que justement son projet tient la route et il faut donc l’encourager à aller plus loin.

Je pense qu’à l’avenir, lorsqu’on aura bien assimilé le mécanisme, les discussions ultérieures vont pouvoir faire avancer le projet. 

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