« L’arganeraie est avant tout un écosystème » interview de Aziz Afker

« L’arganeraie est avant tout un écosystème »

Aziz Afker, Chef du Département de Management de Projet à la Direction du Développement des Zones de l’Arganier de l’Agence Nationale pour le Développement des Zones Oasiennes et de l’Arganier (Andzoa).

L’huile d’argan est un produit largement consommé au Maroc depuis des siècles. Elle a aussi acquis une immense notoriété ces 15 dernières années à l’étranger, en particulier en Europe. Mais l’arganier, espèce endémique au sud du Maroc, possède de nombreux autres atouts, au bénéfice des populations qui vivent à proximité des arganeraies, notamment dans le contexte de sécheresse exceptionnelle que subit le Maroc.

Pouvez-vous nous expliquer le rôle de l’Andzoa ?

L’Andzoa a été créée en 2010 pour travailler en faveur d’une zone qui se situe à l’ombre de la chaîne atlassique, notamment le revers Sud du Haut Atlas. Il s’y trouve un vaste territoire avec un système oasien dans sa partie Nord-Nord-Est. Plus au Sud, c’est le pays de l’arganier. C’est donc un territoire qui accueille deux biosphères, reconnues par l’UNESCO : celle des oasis du Maroc et celle de l’arganier.

Sa mission, initialement, a été d’élaborer et de coordonner des programmes de développement de tous ces territoires. C’est une zone, en effet, où le niveau de développement

est plutôt en dessous de la moyenne. Cela passe par la promotion d’un développement durable.

Comment cela est-il concrètement mis en place ?

Il s’agit avant tout de s’intégrer dans des programmes régionaux. Nous mettons en Å“uvre une promotion des territoires concernés. Nous sélectionnons un territoire, puis nous montons un projet avec tous les acteurs concernés. Si, au départ, nous avons travaillé sur des indicateurs socio-économiques de base (scolarisation, électrification, eau potable…), nous avons ensuite innové et modélisé des projets-pilotes. Dans le cadre de coopérations internationales et bilatérales, et avec l’appui de bailleurs de fonds, nous nous penchons désormais sur l’adaptation au changement climatique, l’équité territoriale, la biodiversité, ou encore la désertification.

À quel niveau se situe aujourd’hui la production d’huile d’argan ?

Beaucoup de gens font une simulation avec la même méthode que pour les oliviers ou les arbres fruitiers. Prenons l’exemple de l’olivier : c’est un système plutôt maîtrisé, avec un apport d’eau, des intrants, de l’entretien… Dans une arganeraie, on ne maîtrise pas ces éléments. Et il est important de

comprendre que l’arganier n’est pas qu’une exploitation pour la production de fruits d’argan. C’est un espace avec trois fonctions : agro-sylvo-pastoral. En effet, en période de sécheresse, l’arganier compense le manque d’herbe sur le sol et produit des unités fourragères. Aussi, on utilise les fruits, le bois, les branches pour se chauffer. C’est également un espace ouvert aux touristes…

Je cite ces fonctions pour montrer toute la complexité de cet arbre et qu’il n’est pas possible de la résumer à la production d’huile d’argan. D’autant que de nombreux facteurs vont imposer une variabilité de la production. Mais, pour donner tout de même des chiffres, la production de fruits frais se situe entre 320000 tonnes et 400 000 tonnes chaque année, sur un patrimoine de 830000 hectares.

Comment cette production évolue-t-elle ?

La production a plutôt diminué récemment à cause de nombreux paramètres. Mais il faut bien comprendre que les 830000 hectares d’arganeraie ne sont pas un capital entretenu. C’est avant tout une forêt, un écosystème. Ce n’est pas une production clôturée. Sans cette forêt, il y aurait une dégradation des sols et une désertification. L’arganeraie sécurise toute une population, rend les sols productifs, les protège, régule le cycle de l’eau…

Est-ce que la sécheresse a eu un effet néfaste sur les arganiers ?

Si vous raisonnez en termes de production, dans une logique économique et commerciale, c’est le cas. Mais si vous raisonnez en termes d’adaptation au climat, de résilience, chaque arbre peut vivre 300 à 400 ans et parvient à « lire » la variation du climat. Si l’air est sec, il va faire tomber les feuillages pour « dormir », par exemple. S’il y a du brouillard, les feuilles « boivent ». Une fois qu’il a assuré sa survie et que les conditions sont moins difficiles, il peut assurer sa progéniture et va produire des fruits, que l’on pourra exploiter. C’est un arbre avec une capacité d’adaptation extraordinaire.

N’y a-t-il pas néanmoins un risque de mortalité importante avec la sécheresse exceptionnelle que nous venons de vivre ?

Ce risque existe, et nous constatons donc déjà, semble-t-il, les effets du changement climatique. Dans certaines régions, néanmoins, l’arganier a une production tout à fait normale. Car cet arbre possède plusieurs visages, selon l’endroit où nous nous situons, dans l’Anti-Atlas, sur le littoral, ou ailleurs… Les degrés d’aridité varient, les gradients changent, le sol n’est pas le même, et les saisons sont différentes, mais l’arganier s’adapte !

Comment est structuré le secteur de la production d’huile d’argan ? 

Jusqu’à la fin des années 1990, il n’y avait que trois coopératives. À partir du début des années 2000, et jusqu’en 2010, de nombreuses coopératives ont été créées, et nous les avons assistées. La logique était celle du développement humain, en particulier des femmes rurales. Car c’est un savoir-faire féminin. Les femmes rurales ont d’ailleurs véritablement changé de mentalité. Leur présence dans les moments de décision est acquise, elles ont désormais les capacités de défendre leurs propres intérêts.

Depuis une dizaine d’années, il y a eu un essor du marché international. Nous constatons une multiplication des coopératives et des sociétés, car le marché est prometteur. Depuis 2012 et jusqu’en 2020, le chiffre d’affaires du secteur a été multiplié par 2,8. Le marché se situe surtout dans l’Union européenne, puis il s’est développé en Asie, au Proche-Orient, en Afrique du

Sud, et enfin en Amérique du Nord. En règle générale, les familles qui travaillent dans le secteur vendent un tiers de la production sur le marché national, un tiers sur le marché international, et un tiers est conservé pour la famille.

Les Marocains ont pu constater une forte augmentation des prix de l’huile d’argan ces derniers mois. Comment l’expliquer ?

C’est logique quand nous vivons une sécheresse très dure et qu’il existe une forte demande. L’huile d’argan est une industrie où la matière première représente une très grande partie du prix. Sa valeur peut atteindre 70 % du coût de revient !

Qu’en est-il de la concurrence internationale, notamment venant d’Israël ?

Elle reste marginale. La production en Israël est sur le mode intensif, mais elle ne concerne que quelques hectares. Au Maroc, nous avons 830 000 hectares et une partie seulement de notre production est exportée.

Pour moi, le danger ne vient pas d’un autre pays, mais plutôt des choix stratégiques des firmes et laboratoires cosmétiques qui achètent l’huile d’argan. S’ils décident de privilégier une autre essence, notamment parce que l’huile d’argan est devenue trop chère, la demande pourrait considérablement baisser et les producteurs n’ont absolument pas la main là-dessus. En ce qui concerne l’alimentaire, le risque est en revanche moins élevé.

Rémy Pigaglio

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