Le secteur de la culture au Maroc souffre encore de maux structurels. Cela va du manque des infrastructures culturelles à la problématique de la formation professionnelle aux métiers de pointe, en passant par les entraves propres à la législation et de la réglementation. Si le pays offre une vitrine culturelle attrayante faite de festivals de grande renommée, essentiels pour la promotion du Maroc et de ses cultures, ces événements se révèlent insuffisants pour parler de véritable industrie culturelle.
À l’instar de toute industrie, pour être performant, le secteur de la culture doit être structuré et ses différents métiers, professionnalisés. « Ce que nous observons dans notre étude sur les industries créatives, c’est que nous avons des défaillances en amont (en termes de conception, d’écriture créative et de formulation de projets) et en aval (diffusion et distribution). Cela ne favorise pas le développement des ICC [Industries culturelles et créatives, NDLR] et cela crée également des situations de rente chez les professionnels. Cette situation ne permet pas d’élargir les publics et par conséquent, très peu d’emplois sont générés. De plus, les emplois dans ce secteur restent précaires et plus de 90 % des entreprises sont des toutes petites structures de moins de 10 personnes », constate Driss Ksikes, Directeur d’Economia et auteur avec Sabrina Kamili et Mehdi Azdem de l’étude « Quelles transformations pour les industries culturelles et créatives au Maroc ? », publiée en janvier 2022.
Une feuille de route pour la culture
Pendant longtemps, la culture a été considérée comme un poste social, un secteur uniquement destiné à être subventionné. D’autre part, le patrimoine culturel national, quoique riche, n’était que rarement considéré par le prisme du potentiel de développement, de création de richesses et d’emploi qu’il représente.
Depuis quelques années, la culture se définit également comme un secteur économique, avec ses métiers, ses filières et ses opportunités d’investissement. Cette transformation, du moins dans les intentions, a coïncidé avec des événements structurants.
Tout d’abord, il y a eu le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) sur l’économie de la culture, publié en juin 2016. « Cette auto-saisine prend le parti de considérer la culture comme un levier de développement, de mettre en évidence son importance fonctionnelle dans l’économie nationale et d’analyser les différents moyens pour la mettre au cœur de toute nouvelle politique publique et assurer l’accès du plus grand nombre à la culture en tant que droit », pouvait-on ainsi lire dans le communiqué du CESE.
Ce rapport est notamment revenu sur les limites et les maux qui caractérisent l’économie de la culture : insuffisance des financements publics et privés, manque d’appropriation des lieux de vie par le
public, précarité de la situation sociale des professionnels de la culture, absence de structures
de formation continue… Ce rapport incluait une série de recommandations, sorte de feuille de route, pour les années suivantes. Le Conseil proposait donc d’adopter, « une nouvelle approche intégrée, consistant en la mise en place d’un nouveau cadre institutionnel, la mise en œuvre de leviers de développement, l’éducation aux arts et à la culture et la prise en considération de l’aspect social. »
Parmi les recommandations d’importance, le développement d’un « service public en matière de culture en tant que droit, qui impose à l’État de soutenir la création, l’adoption d’un cadre réglementaire et fiscal incitatif ou encore la diversification des sources de financement de culture et de la création comme le capital-risque, mécénat, parrainage, sponsoring ou crowdfunding. »
Moins d’une année après la publication de ce rapport, en mars 2017, voit le jour la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC) au sein de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM). La FICC regroupe les acteurs culturels « opérant dans la création, le développement, la production, la promotion, la diffusion ou la commercialisation de biens, services et activités à contenu culturel, artistique et patrimonial. » Elle se donne pour
travaillent dans le secteur de la culture au Maroc.
objectifs de « fédérer les acteurs du secteur, promouvoir et renforcer le secteur de la culture au Maroc, défendre les intérêts des acteurs de la culture pour favoriser le décollage du secteur… »
Cette jeune Fédération dirigée par Neila Tazi a pu, ces dernières années, s’affirmer comme une porte-parole des industries culturelles et créatives en organisant les premières assises des ICC, en commandant plusieurs études et en se positionnant comme une force de proposition vis-à-vis des différentes instances publiques et privées.
Objectif : élaborer une stratégie nationale dans le domaine des ICC, structurer les cadres juridiques et fiscaux de l’entreprise culturelle et encourager la création d’entreprises culturelles. « Tous les décideurs s’accordent à dire que la culture est importante, mais nous ne voyons pas encore de volonté politique forte à la tête du gouvernement. Avec 0,25 % du budget de l’État, la culture reste à la traîne des politiques publiques avec des disparités frappantes entre les zones urbaines et rurales », nous déclarait Neila Tazi dans un précédent entretien. Selon la FICC, le nombre d’emplois dans le secteur culturel tourne autour de 100 000.
Un secteur mis en avant par le NMD
Troisième temps fort pour les ICC, la publication en mai 2021 du Nouveau modèle de développement (NMD) qui attribue au champ culturel une dimension importante, en tant que vecteur d’émancipation des citoyens, mais aussi de secteur créateur de richesse et d’opportunités de travail. La Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), présidée par Chakib Benmoussa, a proposé « d’introduire de manière plus importante des enseignements optionnels liés aux arts dans les cursus scolaires et de développer des filières artistiques dès le secondaire qualifiant ». La Commission recommande également « d’assurer la sauvegarde et la promotion du patrimoine national et de la mémoire collective tout en renforçant le rayonnement international de l’histoire et de la culture marocaines, avec la mobilisation de tous les acteurs, pouvoirs publics, élus, société civile et secteur privé. »
En ce qui concerne la structuration de l’« industrie », le rapport de la CSMD recommande « de développer un label pour les contenus de qualité, permettant de faire émerger de nouveaux acteurs, de faire valoir les droits d’auteur, et de professionnaliser certaines filières de production de contenu. Le cinéma et la musique seraient particulièrement appuyés dans leur production et internationalisation, comme leviers de soft power ».
Il est également question de « valoriser le patrimoine culturel local, d’appuyer les acteurs culturels et artistiques locaux, et d’initier ou de former aux pratiques artistiques, mettre en place des
mesures ciblées aux niveaux régional et local, tels que des musées dédiés au patrimoine immatériel local, la numérisation de tous les contenus culturels immatériels, l’organisation d’événements réguliers autour de biens culturels et, le renforcement des guides culturels régionaux, labellisés et formés. »
« Au sein de la Commission, nous avons considéré que la culture était un pilier de développement dans le sens de la dynamique territoriale, de la création de lieux culturels et de centres de formation professionnelle. Selon nous, il s’agit du socle pour le développement d’une économie de la culture bien ancrée dans la réalité et permettant l’application de tout le savoir transmis dans les écoles », explique Driss Ksikes, qui a également été un des membres de la CSMD.
Il s’agit donc de faire en sorte que la culture soit un bien public pour tous les Marocains et qu’elle participe à leur bien-être et à leur émancipation. Elle doit également être une industrie créatrice de richesses et d’emplois. Et c’est exactement dans ces termes que l’UNESCO définit les industries culturelles, comme « un secteur qui s’accorde à conjuguer la création, la production et la commercialisation des biens et des services dont la particularité réside dans l’intangibilité de leurs contenus à caractère culturel, généralement protégés par les droits d’auteur », mais également des industries culturelles qui « contribuent à la sauvegarde et à l’avancement de la diversité culturelle et à la démocratisation de l’accès à la culture. »
Younes Baâmrani

