NTE : les villes ne doivent pas dormir 

Othmane Ibn Ghazala, vice-président général de la Confédération nationale du tourisme (CNT)  : « La mobilité nocturne est devenue un levier de compétitivité touristique. »

Les grandes destinations touristiques ne misent plus uniquement sur leur patrimoine ou leurs infrastructures. Pour Othmane Ibn Ghazala, vice-président général de la Confédération nationale du tourisme (CNT) et spécialiste de la distribution de voyage, la capacité d’une ville à rester accessible après 22 heures conditionne désormais les dépenses des visiteurs, l’activité des professionnels et la compétitivité des destinations marocaines.

Le Maroc enregistre une progression continue de ses recettes touristiques, qui ont atteint 138,1 milliards de dirhams. Pourtant, l’économie nocturne reste relativement peu développée. La mobilité constituet-elle aujourd’hui un véritable enjeu économique ? 

Absolument. Les grandes destinations internationales montrent qu’il ne suffit plus de proposer une offre touristique attractive. Encore faut-il permettre aux visiteurs de se déplacer facilement jusqu’à une heure avancée de la nuit. Dans des villes comme Barcelone, Lisbonne ou Istanbul, où les transports fonctionnent tardivement, l’économie nocturne représenterait, selon certaines estimations entre 6 % et 10 % du PIB urbain et entre 10 % et 15 % des dépenses touristiques. Pour le Maroc, une amélioration de la mobilité nocturne pourrait raisonnablement augmenter les dépenses des touristes urbains de 5 % à 10 %, notamment dans des destinations comme Casablanca, Marrakech, Rabat ou Tanger. 

Concrètement, comment l’absence de solutions de transport après 22 heures influence-t-elle le comportement des touristes ? 

L’impact est direct. Lorsque les possibilités de déplacement deviennent limitées en soirée, les visiteurs écourtent leurs sorties. Ils fréquentent moins les restaurants, les rooftops, les spectacles, les commerces ou encore les espaces culturels ouverts tardivement. Autrement dit, une partie de la consommation touristique disparaît non pas faute d’offre, mais faute d’accessibilité. 

Peut-on mesurer le manque à gagner que représente cette situation pour le Maroc ? 

Oui, il est possible d’en donner un ordre de grandeur. Les recettes touristiques du Maroc ont atteint 138,1 milliards de dirhams. Dans les destinations méditerranéennes les plus performantes, les dépenses réalisées nocturnes : restauration, loisirs, shopping, culture ou transport, représenteraient, selon certaines estimations entre 25 % et 30 % des recettes pour les destinations les plus performantes, selon une étude du Transportation Research Board. Si le Maroc parvenait simplement à générer 5 % de dépenses supplémentaires grâce à une mobilité nocturne plus efficace, cela représenterait déjà entre 6 et 7 milliards de dirhams de recettes additionnelles chaque année. À moyen terme, le potentiel pourrait atteindre entre 9 et 12 milliards de dirhams dans les principales destinations urbaines. 

Au-delà des touristes, les professionnels du secteur sont-ils également pénalisés ? 

Très clairement. Les difficultés de déplacement constituent aujourd’hui un véritable frein au recrutement comme à l’exploitation des établissements ouverts en soirée. Certaines études en Europe identifient le manque de mobilité nocturne comme l’un des principaux obstacles au développement de l’économie de la nuit, avec, pour certains établissements, une baisse de fréquentation comprise entre 10 % et 20 % lorsque les solutions de transport sont insuffisantes. Le développement de l’économie nocturne ne repose donc pas uniquement sur l’animation des villes ? Exactement. L’expérience internationale montre qu’une stratégie efficace ne consiste pas seulement à multiplier les activités nocturnes. Les villes qui réussissent dans ce domaine, comme Lisbonne, Barcelone ou Dubaï, combinent plusieurs facteurs : des transports disponibles tard dans la nuit, une présence visible des forces de sécurité, un éclairage urbain de qualité et une offre culturelle et de loisirs diversifiée. C’est cette combinaison qui permet aux visiteurs de prolonger leurs sorties en toute confiance. 

Quel enseignement le Maroc devrait-il tirer de ces expériences internationales ? 

Le principal enseignement est que la mobilité nocturne doit être considérée comme un investissement économique et non comme un simple service de transport. L’enjeu dépasse donc la seule question des transports : il s’agit d’un levier de croissance pour l’ensemble de l’écosystème touristique. 

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue 

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