NTE : les villes ne doivent pas dormir 

La nuit, seconde journée économique des villes marocaines

De Londres à Montréal, les grandes métropoles ont appris à compter avec leurs heures du soir. Selon le Night Time Economy Report 2026, présenté au Forum économique mondial de Davos, l’économie nocturne représenterait environ 3 % du PIB mondial. Pour le Maroc, qui dispose d’une véritable culture de la soirée, d’infrastructures modernes et d’une demande touristique en forte progression, l’enjeu n’est pas de construire davantage, mais de faire travailler plus longtemps ce qui existe déjà.

Pendant longtemps, la performance d’une ville s’est mesurée à l’aune de ses équipements : kilomètres de routes, nombre de chambres d’hôtel, salles de spectacle, lignes de tramway. L’économie nocturne propose une autre lecture. Elle s’intéresse moins à la quantité d’actifs dont dispose une ville qu’à la durée pendant laquelle ces actifs créent effectivement de la valeur. Un restaurant, un musée, une ligne de transport ou une place publique représentent des investissements dont les coûts existent quel que soit leur niveau d’utilisation. Chaque heure supplémentaire d’activité, lorsqu’elle répond à une demande réelle, améliore donc leur rendement. Le concept, connu sous l’acronyme anglais NTE pour Night Time Economy, désigne l’ensemble des activités qui se déroulent entre 18 heures et 6 heures du matin. Il dépasse largement les loisirs : hôtellerie, restauration, commerce de proximité, culture, transports, logistique, livraison, sécurité, propreté urbaine, services de santé, centres de relation client ou plateformes numériques en font partie. Mounir Elatrachi, économiste et consultant spécialisé dans les enjeux urbains, en résume l’esprit : « L’objectif n’est pas de faire fonctionner les villes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais d’améliorer l’utilisation d’actifs déjà existants. » 

Un poids économique désormais mesuré 

Longtemps restée dans l’angle mort des statistiques, l’économie nocturne fait aujourd’hui l’objet d’un travail de mesure approfondi. Le Night Time Economy Report 2026, publié par la Nighttime Foundation et présenté au Forum économique mondial de Davos, a analysé 324 rapports, études et travaux académiques. Ses auteurs estiment que l’économie de la nuit pèserait à l’échelle mondiale entre 3 000 et 4 000 milliards de dollars par an, soit environ 3 % du PIB, et occuperait près d’une personne active sur dix. Des ordres de grandeur prudents, précisent-ils, construits à partir des études nationales disponibles. Les exemples locaux confirment l’ampleur du phénomène. Au Royaume-Uni, l’économie nocturne a représenté 4,1 % du PIB en 2022, avec 93,7 milliards de livres de chiffre d’affaires, et emploie une personne sur neuf dans certaines régions. À New York, elle génère environ 35 milliards de dollars d’activité et 300 000 emplois. Montréal évalue les dépenses directes liées à sa vie nocturne à 2,26 milliards de dollars canadiens, pour 33 559 emplois. À Madrid, une étude récente établit que 30,1 % des dépenses réalisées dans les établissements de la ville interviennent entre 19 heures et 7 heures. Certaines villes sont allées plus loin dans la mesure. En 2025, Philadelphie a fait réaliser une étude inédite qui estime, secteur par secteur, la part de l’activité produite entre 18 heures et 6 heures. Résultat: la nuit représente environ 13 % des emplois de la ville, soit quelque 94 000 personnes, et 26 milliards de dollars de production économique annuelle. Une étude qui montre que l’économie nocturne ne se limite pas à la vie festive : elle englobe les services essentiels, la logistique et même une partie de l’industrie. 

La logique de la productivité urbaine 

Pour une entreprise, la soirée peut peser lourd dans l’équation économique. Mohamed Abdel Fadel, secrétaire général de la Fédération marocaine des cafés et de la restauration rapide, l’explique simplement : « les recettes réalisées durant la journée permettent parfois uniquement de couvrir les charges d’exploitation, tandis que les ventes du soir génèrent le résultat net. » Salaires, loyers et services généraux étant largement fixes, chaque vente supplémentaire en soirée contribue directement à la rentabilité. Ce raisonnement vaut à l’échelle d’une ville entière. Un tramway qui transporte des voyageurs après 22 heures, un musée qui organise une nocturne ou une place publique animée en soirée prolongent le rendement d’investissements déjà réalisés. Le gain suppose bien sûr que la fréquentation supplémentaire couvre les dépenses nouvelles de personnel, d’énergie et d’entretien. Mounir Elatrachi prévient d’ailleurs que « le simple prolongement des horaires d’ouverture ne crée pas automatiquement des emplois » : les recrutements ne deviennent durables que si l’activité augmente suffisamment pour financer les équipes supplémentaires. C’est pourquoi les villes les plus avancées raisonnent de façon ciblée : elles développent la soirée là où la demande existe, dans les quartiers et aux périodes qui s’y prêtent. 

Le Maroc part avec de solides atouts 

Le Royaume aborde cette réflexion dans une position favorable. Le premier atout est culturel. La soirée occupe une place centrale dans la vie sociale marocaine : sorties familiales, promenades sur les corniches, veillées du Ramadan, soirées estivales lorsque la chaleur de la journée retombe. Cette sociabilité du soir, intergénérationnelle et familiale, constitue une base précieuse que bien des villes dans le monde cherchent aujourd’hui à recréer. Le deuxième atout est touristique. Selon le ministère du Tourisme et l’Office des Changes, le Maroc a accueilli 19,8 millions de visiteurs en 2025, pour 138,1 milliards de dirhams de recettes voyages. La dynamique se poursuit : sur les sept premiers mois de 2026, les recettes ont progressé de 13,4 %, à 79 milliards de dirhams, tandis que les arrivées gagnaient 4,5 % à fin août, signe que la valeur générée par chaque visiteur augmente. La feuille de route touristique vise 26 millions de visiteurs à l’horizon 2030. Le troisième atout tient aux infrastructures. Le réseau aéroportuaire national a dépassé 36,3 millions de passagers en 2025 et fait l’objet d’un programme d’investissement de 38 milliards de dirhams d’ici 2030. Les réseaux de tramway et de busway se sont étendus, les médinas ont été rénovées, les équipements culturels et sportifs se sont multipliés dans la perspective de la Coupe du monde. Autant d’actifs dont la soirée peut démultiplier l’utilité. Enfin, les villes marocaines ont déjà démontré leur capacité à s’organiser, notamment lors de la Coupe d’Afrique des Nations. Rkia Alaoui, présidente du Conseil régional du tourisme de Tanger-Tétouan – Al Hoceïma, souligne l’étendue du potentiel : « Des villes comme Marrakech, Tanger, Fès, Agadir et Essaouira disposent d’un fort potentiel. ». Elle pose toutefois des conditions préalables : « une offre d’animation de qualité, le renforcement de la sécurité, une mobilité nocturne adaptée et la valorisation des espaces publics ». 

Une tendance mondiale en phase avec le modèle marocain 

Les évolutions observées à l’international rejoignent singulièrement les atouts du Maroc. Le Night Time Economy Report 2026 relève une demande croissante pour des soirées centrées sur l’expérience : restauration en terrasse ou en rooftop, gastronomie immersive, activités culturelles et sportives, formats familiaux. Le marché du tourisme nocturne devrait croître de 9,2 % par an entre 2025 et 2035, et les expériences culturelles en représentent déjà 53,7 % de la valeur. Les attentes des jeunes générations vont dans le même sens : 51 % des jeunes adultes préfèrent sortir pour leur principale activité sociale, à condition de pouvoir se déplacer facilement et en toute sécurité. Dans les pays chauds, la soirée s’impose aussi comme le moment naturel des loisirs. Lancées en décembre 2024, les plages nocturnes de Dubaï, éclairées et surveillées, ont accueilli plus de 1,5 million de visiteurs en dix-huit mois, principalement des familles. Le continent africain s’empare lui aussi du sujet. Le Ghana a engagé une stratégie « 24 heures » dont les projections, relayées par le Forum économique mondial, évoquent une hausse de plus de 31 % du PIB réel en dix ans et plus de trois millions d’emplois créés sur les cinq premières années, notamment dans l’industrie, le commerce, la construction et les transports. Des projections ambitieuses, qui témoignent de l’intérêt croissant des économies émergentes pour la question. 

2030, un horizon mobilisateur 

La Coupe du monde 2030, coorganisée par le Maroc, l’Espagne et le Portugal, donne à cette réflexion un calendrier. Les supporters et visiteurs attendus vivront les villes hôtes bien au-delà des heures de match : repas d’après-rencontre, fan zones, découvertes culturelles, achats. L’expérience de la Coupe d’Afrique des Nations a montré combien la soirée concentre une part importante de ces moments de convivialité. Au-delà de l’événement, l’enjeu est celui de l’héritage. Les investissements réalisés pour 2030, dans les transports, l’hôtellerie ou l’espace public, seront d’autant plus rentables qu’ils serviront aussi, après la compétition, aux habitants et aux visiteurs en soirée. Les grandes destinations méditerranéennes concurrentes, de Barcelone à Lisbonne, ont d’ailleurs fait de leur offre du soir un marqueur de leur attractivité. Othmane Ibn Ghazala, vice-président général de la Confédération nationale du tourisme (CNT), y voit un levier direct : selon son estimation, si une mobilité nocturne plus efficace permettait d’augmenter de 5 % les dépenses touristiques, les recettes additionnelles atteindraient déjà entre 6 et 7 milliards de dirhams par an, et jusqu’à 9 à 12 milliards à moyen terme dans les principales destinations urbaines. 

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