Interview de Hicham Zanati Serghini, Directeur Général de la Caisse Centrale de Garantie

« Le fonds Innov Invest doit créer une chaîne de financement pour les startups »

Grâce aux 50 millions de dollars prêtés par la Banque mondiale, la Caisse Centrale de Garantie (CCG) a imaginé le fonds Innov Invest pour répondre aux besoins de financement des startups. Au travers de sociétés de gestion de fonds, la CCG veut renforcer la part du capital-risque dans l’investissement. Un autre volet doit permettre de renforcer l’écosystème en soutenant ses différents acteurs. Très attendu par ces derniers, le fonds devrait être actif à partir de la fin de l’année.

Conjonture.info : Quel constat vous a convaincu de créer le fonds Innov Invest ?

Hicham Zanati Serghini : C’est une réponse à la problématique du financement des startups au Maroc. Il existe un marché dynamique, mais pas d’offre structurée en la matière. On dénombre quelques fonds en amorçage et capital-risque, mais qui ne s’inscrivent pas dans la durée.

Il est clair que l’offre n’est pas suffisante pour répondre aux besoins des porteurs de projets innovants. Nous nous trouvons, avec les startups, sur un modèle qui n’est pas classique. Ce sont des projets de rupture, où les entrepreneurs créent leurs propres modèles. Sur ce plan, le marché financier classique n’est pas adapté. Ces projets nécessitent alors d’autres modèles de financement, notamment en fonds propres ou en quasi-fonds propres.

Quel est l’objectif du fonds ?

L’objectif est d’abord d’assurer un continuum de financement en faveur des startups et des porteurs de projets, depuis le stade de l’idée jusqu’à la croissance. Il s’agit de créer une chaîne de financement à partir de l’étape où l’entreprise doit investir de l’argent, quand elle commence à avoir ses premiers clients. Innov Invest est une réponse de l’État, au travers du Ministère de l’Économie et des Finances, pour combler le déficit de financement de cette catégorie d’entrepreneurs qui constituent l’économie d’avenir.

Le financement se fera sous trois formes. Soit une aide, du « grant », pour les petits porteurs de projets. Soit de la dette, des prêts d’honneur, pour le pré-amorçage. Et enfin de l’« equity » pour les projets plus matures. Il était nécessaire de prévoir les trois pour ne pas créer un gap de financement.

Nous voulons soutenir 300 porteurs de projets dans la phase de pré-amorçage. En termes d’investissement, l’objectif est de doubler la part de capital-risque dans l’industrie du private equity et donc, de la faire passer de seulement 7 % aujourd’hui à 14 ou 15 %. Nous espérons pouvoir le faire dans trois à cinq ans.

La CCG ne financera pas elle-même, mais au travers d’autres acteurs financiers. Pourquoi ?

Nous voulons changer les habitudes des acteurs du financement. Comme « market maker », nous devons aller là où les autres ne vont pas et montrer ainsi qu’il est intéressant de se positionner sur le financement des startups.

L’idée n’est pas de créer notre propre fonds d’investissement et de traiter avec les porteurs de projets. La doctrine de la CCG, c’est d’être un organisme de place, qui pousse les acteurs financiers à prendre plus de risques. Nous ne faisons pas de front office car notre rôle est d’animer le marché du financement. C’est le sens du fonds Innov Invest.

En matière d’equity, nous allons encourager le développement de sociétés dédiées à l’investissement. L’idée est d’avoir deux, trois, pourquoi pas quatre sociétés supplémentaires, dédiées à l’amorçage et au capital-risque, dans lesquelles nous injecterons entre 50 et 100 millions de dirhams.

Au niveau du pré-amorçage, le besoin se situe essentiellement au niveau de l’accompagnement, c’est pourquoi le fonds « Innov Invest » a prévu une composante de soutien à l’écosystème entrepreneurial au Maroc. Il faut des incubateurs, des clusters, etc. Nous allons sélectionner au maximum dix acteurs qui seront des structures labellisées par la CCG. Ils pourront distribuer des aides (dans le cadre d’Innov Idea) voire des prêts d’honneur (dans le cadre d’Innov Start).

En outre, nous avons également prévu des avances remboursables en cas de réussite (Innov Risk) et des prêts participatifs (Innov Dev) pour les projets dans lesquels les fonds d’amorçage vont investir.

Quels sont les critères pour la sélection des sociétés labellisées ?

Les organismes doivent disposer de ressources capables de faire ressortir les projets innovants. Cela passe notamment par la qualité du mentoring et du coaching des startups. Nous travaillons avec des critères précis que nous validons avec les bailleurs de fonds. La sélection des organismes se fera à travers une commission extérieure indépendante, où siégera un représentant de la CCG.

Quel est le rôle de la Banque mondiale, qui a notamment prêté 50 millions de dollars à la CCG ?

Innov Invest est un projet marocain financé via des ressources de la Banque mondiale. Cette somme a été prêtée à l’État marocain, qui nous en a dotés. C’est une volonté forte de la part de l’État de soutenir l’écosystème par le financement des startups. Cette enveloppe nous permettra d’agir dans les prochaines années. Si la demande est forte, nous chercherons de nouvelles ressources.

Que faudrait-il pour créer une rupture ?

Pour ce qui concerne le financement classique des PME, nous sommes parvenus à créer un engouement qui a constitué une véritable rupture. Entre 2009-2010, le montant des crédits garantis était de 2 milliards de dirhams et, en 2016, ce chiffre est passé à 14 milliards de dirhams. Ces résultats positifs nous les devons à la fois à la confiance qui prévaut entre la CCG et ses partenaires, à l’offre produits qui est bien conçue, ainsi qu’à l’industrialisation des petits crédits. L’objectif est d’arriver au même résultat avec les startups.

En matière de financement de l’innovation, il existe un gap important au niveau du marché. Donc, nous ne pouvons pas nous contenter de faire de la garantie (Damane Capital Risque et Mouwakaba), c’est pour cela, qu’à travers le fonds Innov Invest, nous avons choisi la manière push.

Nous sommes là uniquement pour apporter une solution de financement. Nous allons solvabiliser certains porteurs de projets, afin qu’ils aient la possibilité d’obtenir des financements. Ensuite, tout un travail devra être réalisé dans tout l’écosystème, de manière à créer une sorte de cercle vertueux à même de booster l’innovation et l’éclosion des start-ups.

 

Rémy Pigaglio

 

 

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