Mohamed Taher Sraïri : « Nous devons nous départir de l’imaginaire collectif qui considère le Maroc comme une puissance agricole »

Interview de Mohamed Taher Sraïri, enseignant-chercheur et professeur au sein de l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II.

Quels sont les projets ou initiatives actuels les plus prometteurs pour atténuer la pénurie d’eau au Maroc et quels sont les défis rencontrés dans leur mise en œuvre ?

Pour répondre à cette question, il faut déjà s’accorder sur le diagnostic de la situation actuelle, en prenant en considération la diversité des bassins hydrauliques du pays. Personnellement, j’estime que le Maroc a atteint aujourd’hui une sorte d’état d’urgence hydrique dans la majorité des régions du pays : quand il y a des coupures du service de l’eau envisagées dans de très grandes villes, alors que ceci ne représente qu’à peine 10 % des volumes prélevés, cela confirme totalement ce diagnostic.

Et ce ne sont pas les tentatives d’augmenter l’offre par la mobilisation de ressources non conventionnelles (le dessalement d’eau de mer, la réutilisation des eaux usées épurées…) qui vont assurer une solution durable, au sens économique, environnemental et social du terme. La seule issue est de juguler sérieusement la demande, et cela implique une nécessaire régulation très stricte des usages d’eau par le secteur agricole, responsable de plus de 85 % des prélèvements annuels : en d’autres termes, il faut un changement profond de stratégie agricole et nous devons arrêter de gonfler un mythe totalement fallacieux, qui considère le Maroc comme une puissance agricole exportatrice.

Pour induire un changement de pensée aussi radical, le défi majeur consiste à s’imposer une révision à la baisse des ambitions agricoles pour les décennies à venir, à orienter de manière judicieuse les subventions vers les activités qui valorisent les ressources renouvelables (à commencer par l’eau pluviale), ce qui revient à redonner leur lettre de noblesse aux céréales, aux légumineuses alimentaires et à l’élevage adossé à leurs coproduits (pailles, chaumes, fanes, etc.), aux parcours naturels, ou encore aux fourrages pluviaux.

En bref, une agriculture diversifiée, reposant sur le bouclage des cycles de nutriments (retour de fertilité aux sols par les épandages de fumier) avec un moindre usage d’intrants externes (à commencer par les énergies fossiles et les engrais de synthèse). Cette agriculture doit également être au service de la souveraineté alimentaire, à un moment où la majorité des nutriments que nous consommons (calories et protéines) est importée. 

Il est donc plus que temps de convenir que l’expansion irresponsable des surfaces plantées en arbres fruitiers (oliviers, agrumes…), parfois dans des zones arides, a été en grande partie responsable de l’épuisement des nappes. Malgré les coûteuses subventions à l’irrigation localisée (goutte-à-goutte), cela pas toujours garantit l’augmentation des revenus des agriculteurs ; la situation étant telle qu’ils sont aujourd’hui contraints de procéder à des arrachages massifs d’arbres, sans parler des réductions significatives de leurs productions (le prix l’huile d’olive devrait par exemple atteindre plus de 150 dirhams le litre cet automne).

De quelle manière le gouvernement marocain et les organisations non gouvernementales doivent-ils collaborer pour améliorer la gestion des ressources en eau et quels sont les résultats observés jusqu’à présent ?

Le secteur de l’eau est par définition complexe et repose sur une kyrielle d’intervenants. Si les directives au plus haut sommet de l’État sont claires et donnent la priorité absolue à la sécurisation de l’approvisionnement en eau de la population (aussi bien des plus petits villages que des grandes villes), c’est qu’il existe un véritable péril, avec le risque d’arrêt des activités anthropiques. Cela n’est pas tolérable, car cela menace la viabilité de nombreux territoires dans le pays, notamment les plus arides.

Pour y remédier, différentes mesures ont été mises en place telles que la mobilisation, en priorité pour les populations, des eaux de surface et même souterraines ainsi que l’investissement dans de coûteuses infrastructures de transfert d’eau (les fameuses « autoroutes de l’eau » permettant de transférer l’eau depuis les bassins les mieux dotés vers d’autres, moins nantis). Il a aussi le recours aux ressources hydriques non conventionnelles, telles que celles issues du dessalement de l’eau de mer.

Bien entendu, toutes ces mesures ont des coûts très importants, et in fine, le mètre cube rendu aux consommateurs à leur domicile ou dans les sites d’activités (industries, tourisme, mines…) doit être payé à son juste prix, pour que les fournisseurs de cette ressource puissent continuer à assurer ce service. Étant donné que les volumes utilisés chaque jour par un ménage sont généralement limités (on estime cela en moyenne à moins de 200 litres par habitant dans une grande ville), les frais afférents à la ressource pourront être supportés sans problème, même s’il y aura obligatoirement un surcoût à payer.

Toutefois, le raisonnement est totalement différent pour le secteur agricole. Ce dernier ne peut valoriser l’eau de manière rentable que si son coût est abordable, et aussi que lorsque la ressource est durable – et ce n’est pas un vain mot - ! 

J’entends dire aujourd’hui qu’il faut continuer à irriguer davantage les cultures, quitte à mobiliser des eaux non conventionnelles (avec à leur tête les eaux issues du dessalement), que le goutte-à-goutte assure des économies d’eau, que les arbres fruitiers valorisent mieux l’eau que les céréales… 

De pareils propos témoignent d’une véritable cécité, car cela sous-entend que l’ampleur de la crise actuelle n’est pas du tout appréhendée par les décideurs. L’avenir ne pourra être raisonné que si l’on convient d’abord que l’eau agricole ce n’est pas seulement l’irrigation, mais d’abord la pluie.

Et cela a des conséquences majeures sur les politiques publiques, que ce soit en termes d’éducation des jeunes générations dans un pays à climat foncièrement aride et impacté de plein fouet par le changement climatique, en termes de valorisation du travail des actifs dans le secteur agricole (qui, faut-il le rappeler, représentent toujours officiellement plus de 38 % de la main-d’œuvre totale du pays) ou encore en ce qui concerne la place de l’agriculture dans les stratégies nationales du développement.

À cet égard, il est primordial de ne plus considérer l’agriculture comme locomotive de l’économie, car les ressources en eau renouvelables s’y opposent. Au contraire, il faut prôner des approches novatrices, participatives et inclusives à l’échelle des territoires. Cela est fondamental pour déterminer à l’avenir les scénarios à encourager ou au contraire à freiner. 

Cela nécessite, de la part des services techniques ainsi que des élites politiques locales, une planification hydrique courageuse basée sur des scénarios réalistes, loin des solutions uniformes considérant une technique (le goutte-à-goutte) ou un type de cultures (les arbres fruitiers, le maraîchage…) comme les seuls à même de pouvoir assurer la prospérité d’un secteur agricole aujourd’hui en souffrance absolue.

Quelles sont les perspectives à long terme concernant la sécurité hydrique au Maroc, et quelles stratégies supplémentaires devraient être envisagées pour garantir un approvisionnement en eau durable ?

Les scénarios établis par les experts du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) sont très clairs pour le Maroc, pays à climat semi-aride à aride (83 % du territoire national reçoivent moins de 400 mm de précipitations par an) : baisse de 15 % des précipitations à l’horizon 2050 et hausse des températures moyennes de l’ordre de 2 °C. 

Bien entendu, cela implique une exacerbation de la pression sur des ressources hydriques déjà rares, surtout dans les bassins hydrauliques les moins bien lotis (au sud et à l’est du pays). Comme je l’ai mentionné précédemment, les mesures de sauvegarde de l’approvisionnement en eau domestique (potable et servant aux activités de la population), malgré leur coût très élevé, seront à même de garantir cet objectif. 

Toutefois, j’insiste, l’essentiel de la réflexion est à mener sur l’avenir de l’agriculture. Quelles activités encourager sur quels territoires ? Quelle place accorder à l’agriculture dans le développement humain dans son ensemble ? Quelles ressources hydriques mobiliser pour une agriculture foncièrement au service de la souveraineté alimentaire nationale ? Dans un monde actuellement traversé par des crises multiples (climatique, énergétique, économique…), le Maroc doit chercher sa voie et seules l’innovation scientifique et l’éducation des populations peuvent y contribuer.

Le plus dur est d’amener l’ensemble des citoyens à se départir d’un imaginaire collectif qui considère le Maroc comme une puissance agricole, alors que dans la réalité, si on convertit les importations alimentaires du pays (céréales, oléagineux, aliments du bétail, sucre, thé, café, dattes…) en eau (le concept de l’eau virtuelle), celles-ci représentent plus de 10 fois les volumes d’eau exportés dans les agrumes, les fruits rouges, les primeurs… Ceci est déjà un aveu criant d’un manque d’eau et d’une dépendance alimentaire marqués, qui rend les citoyens très vulnérables face à la volatilité des prix. Il est incontestable qu’un changement de paradigme doit être effectué lorsqu’on parle de l’avenir des systèmes alimentaires au Maroc. Pour cela, il faut avoir le courage de revenir au savoir scientifique. C’est une urgence absolue, avant qu’il ne soit trop tard !

Rida Ançari

Articles à la une