Hicham Sadok : « L’introduction d’un marché à terme permet d’anticiper une amélioration structurelle de la liquidité à la Bourse de Casablanca »

Hicham Sadok
Professeur d’économie

Le lancement du marché à terme marque une étape structurante pour la Bourse de Casablanca. Quel problème concret ce nouvel outil vient-il résoudre aujourd’hui sur la place financière marocaine ?

Le lancement opérationnel du marché à terme à la Bourse de Casablanca, prévu pour avril 2026, marque un tournant stratégique visant à pallier les carences structurelles de la place financière marocaine à travers trois leviers fondamentaux. En premier lieu, cet instrument introduit des mécanismes de couverture (hedging) essentiels, permettant aux institutionnels de protéger leurs portefeuilles contre la volatilité sans être contraints à des cessions massives en cas de baisse, stabilisant ainsi la performance des fonds. L’introduction des contrats à terme s’attaque aussi à la problématique de la fossilisation des titres en transformant un marché de détention statique en un marché de flux dynamique. Actuellement, la prédominance des stratégies de Buy and Hold par les grands institutionnels marocains raréfie le flottant et fige les lignes de portefeuilles sur le long terme. Le marché à terme brise cette inertie en introduisant des mécanismes d’arbitrage et de tenue de marché : les opérateurs peuvent désormais s’exposer à la performance des actifs sans mobiliser physiquement les titres sous-jacents. Grâce à l’effet de levier, qui permet de traiter des volumes transactionnels largement supérieurs aux capitaux réellement immobilisés, le marché gagne en profondeur. Enfin, ce nouvel écosystème, indissociable du prêt-emprunt de titres, brise le caractère unidirectionnel du marché actuel en autorisant les stratégies de vente et d’achat à découvert. Cette évolution permet non seulement une meilleure formation des prix, plus conforme aux fondamentaux économiques, mais renforce également l’attractivité du centre financier de Casablanca auprès des investisseurs internationaux.

Le premier produit annoncé est un contrat à terme sur indice. En quoi cet instrument peut-il modifier les stratégies de couverture et de gestion des portefeuilles ? 

L’introduction du contrat à terme sur l’indice MASI 20 (regroupant les 20 valeurs les plus liquides de la place) révolutionne l’ingénierie financière de la place casablancaise en dotant les gestionnaires de portefeuilles d’une agilité tactique inédite. En permettant une macro-couverture immédiate, cet instrument offre une protection globale contre le risque systémique, évitant ainsi des cessions d’actifs précipitées en période de forte volatilité. Auparavant, pour se protéger d’une baisse du marché, un gestionnaire devait vendre ses actions une par une, ce qui était coûteux en commissions et long à exécuter. Avec le Future MASI 20, l’investisseur peut vendre le contrat à terme pour couvrir l’ensemble de son exposition au marché marocain. Si le marché baisse de 10 % par exemple, la perte sur ses actions réelles est compensée par le gain sur sa position de vente sur le Future. Au-delà de la simple gestion du risque, le Future MASI 20 optimise l’allocation de capital grâce à l’effet de levier, facilitant une exposition instantanée au marché sans mobilisation immédiate de liquidités importantes. Enfin, ce dispositif favorise l’émergence de stratégies de performance absolue, où l’investisseur peut désormais isoler la valeur intrinsèque d’une action de la tendance générale du marché, transformant ainsi la gestion de conviction en un levier de croissance pérenne, même en phase de correction boursière.


Peut-on attendre de ce marché une amélioration réelle de la liquidité ?

L’introduction d’un marché à terme permet d’anticiper une amélioration structurelle de la liquidité à la Bourse de Casablanca, sous réserve que le dispositif de prêt-emprunt de titres soit pleinement activé pour fluidifier le règlement-livraison. Cette dynamisation repose sur deux leviers opérationnels complémentaires. En premier lieu, l’agrément de teneurs de marché (Market Makers) institutionnalise la présence d’une contrepartie permanente; ces acteurs s’engagent à afficher des fourchettes de prix d’achat et de vente en continu, réduisant ainsi les écarts de prix (spreads) et sécurisant l’exécution des ordres pour les grands institutionnels. En second lieu, l’interdépendance mathématique entre le contrat à terme et les actions réelles stimule des stratégies d’arbitrage systématiques : dès qu’un écart de prix apparaît entre les deux marchés, les arbitragistes interviennent pour capter la marge, ce qui génère un flux transactionnel forcé sur des titres jusqu’ici fossilisés dans les portefeuilles. En offrant une exposition agile via l’effet de levier et en permettant enfin de prendre des positions vendeuses, ce nouveau compartiment brise l’unidirectionnalité du marché marocain. Il lève ainsi le principal frein à l’entrée des investisseurs étrangers, dont les critères de sélection reposent avant tout sur la capacité à entrer et sortir du marché sans impact majeur sur les cours.

Le succès d’un marché à terme dépend de son écosystème. Le dispositif marocain est-il, selon vous, suffisamment mature pour assurer un démarrage crédible ?

Le succès opérationnel du marché à terme au Maroc reste tributaire de quatre indicateurs critiques qui définiront sa crédibilité dès avril 2026. Prioritairement, la profondeur du marché du prêt-emprunt de titres sera le baromètre de la fluidité des arbitrages, tandis que le nombre de teneurs de marché engagés déterminera l’étroitesse des fourchettes de prix proposées aux investisseurs. Parallèlement, la robustesse des mécanismes de gestion des risques au sein de la Chambre de Compensation testée lors des phases de simulation, devra rassurer sur la solidité du système en période de volatilité extrême. Enfin, l’intérêt manifesté par les flux internationaux, à travers l’interconnexion technique des courtiers étrangers, validera la transition de la Bourse de Casablanca vers les standards des places financières émergentes de premier plan. Si la robustesse de l’infrastructure technologique et du cadre réglementaire constitue un prérequis indispensable, la réussite effective de cette réforme repose avant tout sur le changement de paradigme des opérateurs. Le passage d’une culture de détention passive à une stratégie de gestion de risques active exige une appropriation profonde de ces instruments complexes par les acteurs de l’écosystème. In fine, l’efficience du marché à terme dépendra de la capacité des gestionnaires à intégrer ces outils de couverture et d’arbitrage dans leurs processus décisionnels, transformant ainsi la pratique boursière marocaine en une gestion de portefeuille moderne et sophistiquée.


Propos recueillis par Rida Ançari

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