Hicham Sadok : « Grâce aux énergies renouvelables, le Maroc peut redessiner les équilibres géopolitiques de la région »

Interview de Hicham Sadok, Professeur d’Économie et de Finance à l’Université Mohammed V de Rabat

Dans un contexte économique incertain au niveau mondial, quels seront, selon vous, les secteurs de l’économie marocaine qui seront les plus résilients en 2025 et pourquoi ?

Au niveau mondial, l’inflation devrait continuer de diminuer, passant de 5,4 % en 2024 à 3,8 % en 2025 grâce à une orientation toujours restrictive de la politique monétaire dans la plupart des pays. Quant aux perspectives économiques mondiales, elles restent modestes par rapport à la moyenne des 2 dernières décennies. La croissance en 2025 devrait être inférieure à celle de 2024, car les risques baissiers sont prédominants, notamment les taux d’intérêt plus élevés pendant une période prolongée, la menace de catastrophes climatiques, le retour du protectionnisme aux USA, la montée des tensions politiques et géopolitiques et la fragmentation des échanges commerciaux.

Au Maroc, également, l’inflation a nettement reflué en 2024 pour se situer aux alentours de +0,9 % selon le HCP, après avoir atteint +6,1 % en 2023. Quant aux perspectives économiques en 2025, elles ne sont pas reluisantes pour une économie jeune et en rattrapage. Cette dernière devrait afficher une prévision de croissance de l’ordre de 3 % ; un taux inférieur à la moyenne des deux dernières décennies. Cette croissance serait le résultat de la bonne performance des exportations des métiers mondiaux du Maroc tels que le secteur automobile, aéronautique et électronique qui ont permis d’inscrire la part de marché mondial du Maroc dans une tendance haussière. Celle-ci est en effet passée de 0,10 % en 2004 à 0,17 % en 2023. À cela, il faut ajouter le secteur touristique qui a franchi un cap historique avec plus de 17 millions de touristes fin 2024. Cette progression remarquable a tendance à s’inscrire dans la durée, car, en 2025, le monde du tourisme va enfin tourner la page de l’ère du Covid avec toutes ses contraintes et le Maroc, par ses atouts, peut saisir une partie de cette demande croissante des touristes européens recherchant le meilleur compromis entre l’envie de voyager et les contraintes financières.

Comment évaluez-vous l’impact de la sécheresse prolongée sur l’économie marocaine pour 2025 et quelles mesures d’adaptation recommandez-vous pour le secteur agricole ?

Le Maroc entame sa septième année d’affilée de sécheresse, avec des épisodes de plus en plus fréquents et sévères. On dispose aujourd’hui en moyenne de moins de 600 mètres cubes par an, soit quatre fois moins que dans les années 1960. Et cela risque de s’amplifier : d’après le scénario le plus pessimiste de la Banque mondiale, si les ressources en eau diminuent de 25 %, le PIB marocain serait amputé jusqu’à 6,5 %.

Cette situation de pénurie d’eau est devenue un problème structurel. Le Maroc a certes annoncé une série de mesures pour pallier cela, mais il ne peut résoudre efficacement cette problématique sans revoir son modèle agricole gourmand en eau. Or, cela devient difficile à envisager au vu du retard pris pour le développement de la technoscience censé faciliter la transition vers une agriculture plus adaptée au climat et la promotion très largement subventionnée de l’irrigation au goutte-à-goutte. Cette dernière a produit l’effet inverse que celui recherché initialement, comme le décrit si bien le paradoxe de Jevons au 19e siècle : à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource progresse au lieu de diminuer.

Toutes interrogations sur les mesures d’adaptation soulèvent des questions difficiles sur la responsabilité des décisions, le temps de latence pour les agriculteurs à qui on va demander de changer les cultures, sur le modèle agricole à réinventer…

Compte tenu des investissements massifs du Maroc dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert, quelles retombées économiques concrètes peut-on attendre ?

Le potentiel énergétique du Maroc en matière d’énergies renouvelables est très important. Les bénéfices potentiels sont très significatifs. Le Maroc peut passer d’une dépendance énergétique de près de 88 % actuellement à 35 % en 2040 et à moins de 17 % en 2050. En parallèle, le coût moyen de l’électricité pourrait baisser en passant de 0,79 DH/kWh aujourd’hui à 0,61 DH/kWh en 2040 et 0,48 DH/kWh en 2050. Ces réalisations pourraient servir comme levier de compétitivité pour l’industrie, améliorer le pouvoir d’achat des citoyens et contribuer à l’équilibre des comptes publics.

Grâce aux énergies renouvelables, le Maroc peut redessiner les équilibres géopolitiques de la région s’il réussit à jouer un rôle majeur dans l’approvisionnement de l’Europe en énergie verte. Les nouveaux engagements européens de neutralité carbone en 2050, formalisés dans le Green New Deal, est une opportunité importante à saisir économiquement et géopolitiquement. Cependant, ceci ne peut se concrétiser sans une pensée holistique du rapport à l’énergie et à l’environnement, avec l’implémentation, également, des partenariats avec les acteurs confirmés du secteur permettant le transfert de technologie et le développement industriel.

Comment anticipez-vous l’impact économique de l’organisation de la CAN 2025 au Maroc ? Peut-on parler « d’un crash test » de 2030, année de l’accueil de la Coupe du monde ?

L’organisation de la CAN et de la Coupe du monde généreront nécessairement une multitude d’effets positifs sur le sport et l’économie. Cependant, le coût de l’organisation reste un défi majeur, car la balance coût-avantage est incertaine, plus particulièrement pour la CAN où les supporters africains seront peu nombreux à se déplacer, mais cela devrait servir comme un exercice et un apprentissage pour des événements plus exigeants comme la Coupe du Monde.

Toutefois, en ce qui concerne cette problématique de l’impact économique des événements sportifs, les études menées après les Coupes du monde en Afrique du Sud et au Brésil ont révélé que les revenus générés sont loin de couvrir les sommes investies dans l’organisation de l’événement. Mais, au-delà du calcul économique, l’organisation des événements sportifs de cette nature stimule la pratique du sport au sein de la population et devrait ne pas être une fin en soi, mais plutôt une stratégie de développement et de croissance réfléchie du territoire intégrant une vision à long terme et une diversification des usages des infrastructures pour limiter les « éléphants blancs ».

Rida Ançari

Articles à la une