Interview de Fouad Amor, socioéconomiste
Le 18 mars dernier, Bank Al-Maghrib a abaissé son taux directeur à 2,25%, poursuivant ainsi une dynamique entamée un an plus tôt. Que peut-on attendre de cette orientation monétaire ? Quelles implications pour la stratégie budgétaire de l’État, notamment à l’approche de la Coupe du Monde 2030 ? Éléments d’analyse.
Quelle est votre lecture de la baisse du taux directeur à 2,25 % décidée par Bank Al-Maghrib, pour la troisième fois consécutive depuis juin 2024 ?
Cette baisse s’inscrit dans une politique monétaire accommodante initiée en mars 2024. En l’espace d’un an, Bank Al-Maghrib est passée d’un taux de 3 % à 2,25 %. L’objectif est de stimuler l’investissement et la consommation, en facilitant l’accès au crédit pour les entreprises et les ménages.
Mais, au-delà de l’intention, l’enjeu principal réside dans la transmission de cette baisse au reste de l’économie. Or, cette transmission est freinée par plusieurs contraintes structurelles. Le système bancaire est concentré, le taux de bancarisation reste relativement bas (54 % en 2023), et une part importante de l’activité économique se déroule dans l’informel. Cela limite l’impact réel des décisions de politique monétaire.
Par ailleurs, même si Bank Al-Maghrib agit de manière indépendante, son action ne peut être dissociée de la politique budgétaire. Sans une coordination entre les leviers monétaire et fiscal, les effets attendus pourraient rester partiels.
Dans quelle mesure cette baisse du taux directeur peut-elle soutenir les projets d’infrastructures liés à la Coupe du Monde 2030 ?
En théorie, un taux directeur plus bas réduit le coût de l’endettement, ce qui peut faciliter le financement des projets d’infrastructures nécessaires à la Coupe du Monde 2030. Cela vaut pour l’État comme pour les opérateurs privés.
Mais, en pratique, la transmission vers les taux débiteurs appliqués par les banques commerciales n’est pas automatique. Cela s’explique en partie par le manque de concurrence dans le secteur bancaire. Par ailleurs, la trajectoire de la dette publique impose une certaine prudence. La politique budgétaire doit rester cohérente avec les objectifs de stabilité macroéconomique.
Enfin, au-delà des conditions monétaires, la capacité à mobiliser des financements dépendra également du climat des affaires, de la transparence dans l’exécution des projets, et de la mobilisation de financements extérieurs.
Dans un contexte de tensions géopolitiques, quels sont les principaux risques associés à cette politique monétaire ?
À court terme, la baisse du taux directeur peut effectivement soutenir la consommation et l’investissement. Mais à moyen et long terme, plusieurs risques sont à anticiper.
D’abord, si la transmission vers l’économie réelle reste faible, l’impact de la politique monétaire sera limité. Ensuite, sans une politique budgétaire complémentaire, le levier monétaire ne pourra à lui seul relancer l’activité.
Il faut également tenir compte de la dépendance du Maroc vis-à-vis des importations de matières premières, notamment l’énergie et les céréales. Une hausse des prix internationaux pourrait annuler les effets positifs de la baisse des taux et raviver des tensions inflationnistes.
Enfin, la récente levée de 2 milliards d’euros sur le marché obligataire montre que le Maroc bénéficie encore de la confiance des marchés. Mais la trajectoire de la dette publique doit rester maîtrisée. Une dégradation de la situation budgétaire pourrait réduire les marges de manœuvre économiques à l’avenir.
Rida Ançari
