Abdelmoumen Guennouni : « Il n’y a pas de cultures pluviales de printemps au Maroc »

Interview de Abdelmoumen Guennouni, ingénieur agronome : « il n’y a pas de cultures pluviales de printemps au Maroc »

Les dernières pluies suffisent-elles à réduire le déficit hydrique ou restent-elles insuffisantes face à la sécheresse structurelle du Maroc ?

La comparaison des données quantitatives de pluies avec la campagne précédente n’est pas significative, car d’une part l’année dernière a connu une sécheresse sévère et, d’autre part, cette année les précipitations étaient globalement décalées par rapport aux cycles normaux de production des grandes cultures au Maroc. Cependant, même si elles sont toujours les bienvenues, elles n’ont qu’un impact limité sur le déficit hydrique récurrent au Maroc.

En effet, les précipitations de cette campagne se sont caractérisées par une grande disparité et une répartition inégale dans le temps et dans l’espace à travers le Royaume. 

Ainsi, les régions Nord (Saïss, Gharb…) ont bénéficié de pluies automnales en quantités satisfaisantes qui ont permis aux grandes cultures de pousser quasi normalement. D’autres pluies ont suivi et favorisé la croissance et le développement des céréales, légumineuses, cultures fourragères et des parcours. Les pluies de février-Mars dans ces régions sont arrivées à point nommé pour que les cultures affrontent les étapes suivantes avec les travaux nécessaires jusqu’aux récoltes.

Pour les autres zones du Maroc, au sud de Ben Slimane (Chaouia, Doukkala, Abda, Haouz et plus au sud) l’automne était sec, sans les pluies qui auraient permis aux grandes cultures de démarrer normalement leur cycle. Les quelques millimètres tombés dans certaines localités ont trouvé un sol sec sur toute sa profondeur et n’ont eu aucun effet. De même pour les précipitations tardives de février — mars. Même si elles ont permis la germination et le début de croissance des cultures mises en place en automne, elles n’auront pas l’effet escompté puisque les récoltes et moissons débutent au cours du mois de mai. Par exemple, cela ne laisse aux blés que deux mois et demi, ce qui est loin de ce que ce cycle nécessite pour arriver à l’épiaison et remplissage du grain.

Je voudrais signaler par ailleurs que, contrairement à ce qu’affirment de nombreux responsables et organes de presse, il n’y a pas de cultures pluviales de printemps au Maroc (la culture bour mise en place le plus tard est le pois chiche qui est normalement semé en janvier). De même pour les plantes constituant les pâturages. La plupart d’entre elles obéissent à un cycle qui démarre en automne et ne pousseront pas après des pluies tardives. D’autres plantes printanières peuvent y pousser, mais, pour qu’elles deviennent nourrissantes pour les animaux, il leur faut du temps qu’elles n’ont pas. D’autant plus que la plupart des agriculteurs ont bradé leur bétail qu’ils n’arrivaient plus à nourrir du fait du renchérissement des aliments de bétail et également en raison de problèmes de trésorerie après 6 années de sécheresses successives.

Peut-on espérer une amélioration des rendements agricoles, notamment pour les cultures stratégiques ?

Si on parle d’amélioration des rendements des grandes cultures pour cette campagne, elle ne peut concerner que les régions qui ont bénéficié des précipitations automnales et qui ont pu se maintenir jusqu’à la survenue des dernières pluies. Concernant les autres régions, il serait hasardeux de parler de rendements alors que les pluies sont arrivées trop tard pour des cultures qui ont perdu plus de 50 % de la durée nécessaire au déroulement d’un cycle normal de production.

Si on parle d’amélioration sur le long terme, il faudrait revoir complètement la politique agricole du Maroc, redéfinir les priorités, encourager les cultures assurant l’alimentation des citoyens du pays… Ceci ne peut se faire qu’en associant les professionnels et spécialistes nationaux compétents (nombreux dans notre pays) aux études et à l’établissement des programmes nécessaires.

Sans oublier qu’il est nécessaire de se pencher sur le milieu rural et penser à la viabilité des « micro producteurs » qui représentent plus de 80 % des superficies emblavées [ensemencée, NDLR]. Des familles entières (avec parents, enfants et petits-enfants) vivent ensemble et survivent sur des parcelles de 3 ou 5 hectares maximum avec un petit élevage de quelques bêtes. En outre, en cas de décès du père on aboutit à un morcellement de ces petites superficies (héritage). Comment parler de rentabilité ou de revenu dans de pareils cas ?

Comment le Maroc peut-il mieux gérer ces ressources pour renforcer sa résilience face aux sécheresses futures ?

Pour faire face aux nombreux défis auxquels est confrontée l’agriculture marocaine, il faudrait avant tout, et comme je l’ai indiqué plus haut, revoir toute la politique agricole, ses priorités et ses orientations. Par ailleurs, face aux changements climatiques et aux sécheresses récurrentes, une gestion efficiente et optimale des ressources limitées en eau s’impose. Ainsi, il faudrait lutter contre la prolifération des creusements des puits et agir sur la multiplication anarchique du recours à l’irrigation de cultures sans aucun contrôle ni orientation. Ceci entraine l’assèchement des nappes phréatiques dont la reconstitution demande des années de fortes précipitations. Des mesures ont été prises dans ce sens, mais soit elles ne sont pas appliquées sur le terrain, soit elles ne donnent pas les résultats escomptés. Par ailleurs, ces mesures ne sont pas suivies d’un accompagnement des producteurs. À l’exemple du goutte-à-goutte qui a été subventionné jusqu’à 100 %. Mais une fois le système mis en place l’agriculteur est laissé à lui-même sans encadrement ni conseils (besoins en eau des cultures, cadences et doses appliquées, entretien…) et utilise l’installation comme simple tuyauterie et inonde la parcelle en consommant autant d’eau sinon plus qu’auparavant. 

En effet, contrairement aux agriculteurs d’autres pays, bénéficiant de nombreux soutiens, de formations adéquates, conseillés et encadrés par de nombreux organismes publics et privés, des chambres d’agriculture agissantes, des centres de recherche et de vulgarisation, une presse spécialisée diversifiée et à la pointe… l’agriculteur marocain, le plus souvent analphabète, est abandonné à lui-même, ne disposant pas des outils et des moyens permettant la modernisation de son secteur d’activité. En outre, l’agriculture à deux vitesses (avec les grandes exploitations à la pointe du progrès d’un côté et de l’autre la masse des petits agriculteurs) ne facilite pas cette évolution et adaptation. D’un autre côté, la recherche agronomique marocaine, dont les moyens humains et matériels ne cessent de diminuer, peine à trouver des solutions adaptées aux conditions marocaines.

Rida Ançari

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