Un monument s’en est allé…

Figure emblématique de la chanson marocaine et arabe, Abdelouahab Doukkali nous laisse un répertoire musical d’une grande richesse. Un hymne à l’amour et à la poésie.

Nous l’avons rencontré il y a de cela quelques mois, dans sa propriété, située dans le mythique immeuble casablancais du 17ème étage, devenue depuis la fin. De la crise sanitaire, « Le petit musée Abdelouahab Doukkali ». C’est lui-même en personne qui nous a reçu, avec son élégance habituelle, pour nous faire découvrir les mille et un trésors de ce musée, et partant l’univers magique de cet immense artiste.

Un artiste à part

Abdelouahab Doukkali nous a quitté le 8 mai dernier à l’âge de 85 ans, laissant derrière lui une des œuvres musicales les plus abouties, des plus originales aussi. Natif de la ville de Fès en 1941, il commence très tôt sa carrière musicale en 1957 avec une participation à un concours musical et une reprise d’une chanson d’un de ses inspirateurs, le compositeur et chanteur égyptien Mohammed Abdelouahab, avec qui il entretiendra une relation amicale par la suite. Il s’installe à Rabat, puis à Casablanca et connait très vite le succès avec Yal ghadi ftoumoubile, alors qu’il avait à peine 18 ans. Comme tant d’autres jeunes artistes, il se rend au Caire. Là, il se lie d’amitié avec les grands noms de la musique égyptienne, à commencer par Mohammed Abdelouahab, mais également Baligh Hamdi, Abdelhalim Hafed… On retrouve d’ailleurs dans son petit musée des luths ayant appartenu à Mohammed Abdelouahab et au compositeur d’Oum Kelthoum, Mohamed El Qasabji. En Egypte, il compose des chansons pour des films, des téléfeuilletons, joue des rôles à la télévision comme au cinéma, puis rentre au Maroc. Commence alors pour Abdelouahab Doukkali, une carrière musicale jalonnée de succès et d’innovation. Les années 1960 marquent l’âge d’or de la chanson marocaine avec les Abdelhadi Belkhayat, Brahim Alami, Naïma Samih, Ismaïl Ahmed, Mohamed El Hayani ou encore Mohamed Fouiteh. Abdelouahab Doukkali participe à cette belle saga, avec sa touche particulière : une musique qui s’inspire du riche patrimoine traditionnel marocain avec une ouverture sur des rythmes modernes et des symphonies classiques. Et des œuvres qui font désormais partie de la mémoire musicale marocaine à l’image de Mana illa Bachar, Marsoul el Hobb, Kataajabni, Biya oulla Bik, ou l’inimitable Kan ya Makan. En 1986, il chante Montparnasse et s’élève ainsi contre le racisme et la violence policière qui avait couté la vie à un étudiant arabe à Paris. Montparnasse a été interdite à l’antenne de la radio marocaine à sa sortie. Avec Souk al Bacharia, il remporte le grand prix du festival international de la chanson du Caire en 1999. Plusieurs de ses chansons ont d’ailleurs ont été repris par les grands noms de la chanson arabe

comme Sabah ou George Wassouf. Abdelouahab Doukkali s’est également essayé au cinéma en tenant des premiers rôles notamment dans Al Hayat Kifah, le film de Mohamed Abderrahmane Tazi et d’Ahmed Maanouni, Rimaloun min Dahab de Youssef Chahine ou encore Ayna toukhabbiouna achams, d’Ahmed Mesbahi. Autre facette du maître : la peinture. Abdelouahab Doukkali a beaucoup peint. Il a réalisé de nombreux dessins en crayons de célébrités qui l’ont marqué comme Charlie Chaplin, Fatema Mernissi, Ghandi ou Randy Weston.

Avec sa disparition, la chanson marocaine perd le dernier de ses grands, un artiste total, un messager de l’amour qui ne cessera jamais de nous toucher…

Hicham Houdaïfa

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