Francis Perrin : « Une forte hausse des prix du pétrole serait évidemment une mauvaise nouvelle économique pour le Maroc »

Interview de Francis Perrin, chercheur associé au Policy Center for the New South (Rabat)

Quelles sont, selon vous, les principales forces qui influenceront les prix du pétrole au début de 2025 ?

Il y a d’abord, l’évolution de l’équilibre entre l’offre et la demande pétrolières mondiales. De nombreux observateurs, analystes et acteurs du marché pétrolier estiment que l’année 2025 pourrait être marquée par un excédent de l’offre sur la demande, ce qui aurait évidemment un impact baissier sur les prix. La demande pétrolière mondiale va augmenter en 2024 et en 2025, mais le rythme de la hausse de la consommation se ralentit alors que l’offre demeure très dynamique avec une poursuite de la progression de la production non-OPEP+, quelques pays OPEP+ (une coalition de 22 pays) qui ne respectent pas toujours leurs engagements en matière de réduction de production et huit pays OPEP+ (Russie, Arabie Saoudite, Irak, Emirats Arabes Unis, Koweit, Kazakhstan, Algérie et Oman) qui devraient commencer à augmenter leur production à compter de décembre 2024. 

L’état de l’économie mondiale pèsera également beaucoup sur les cours du brut en 2025, notamment celui de l’économie de la Chine, deuxième consommateur et premier importateur mondial de pétrole. Il y a bien sûr un lien très étroit entre la santé de l’économie mondiale et la consommation de pétrole. À l’inverse, les facteurs géopolitiques auront plutôt une influence haussière avec, en tête, la guerre à Gaza et l’extension de ce conflit au Moyen-Orient. 

De ce point de vue, l’élément le plus important sur le front pétrolier est l’affrontement entre Israël et la République islamique d’Iran, car ce pays est un important producteur et exportateur de pétrole. Ni Israël, ni Gaza, ni le Liban ne produisent un baril de pétrole. L’Iran en produit actuellement 3,4 millions de barils par jour (Mb/j), ce qui change la donne. Il est le septième ou huitième producteur mondial de brut, selon les classements. 

On peut certes espérer que la situation géopolitique sera très calme dans cette région au début 2025, mais il n’est malheureusement pas sûr que cet espoir soit conforme à la réalité. Dans l’hypothèse où les diplomates réussiraient à calmer le jeu au Moyen-Orient et, ce, de façon durable, les prix du pétrole baisseraient car leur niveau actuel inclut une prime géopolitique. 

À ces facteurs clés, on peut ajouter l’élection présidentielle aux Etats-Unis. Supposons qu’elle soit remportée par Donald Trump*, qui est très favorable aux énergies fossiles produites aux Etats-Unis. Les traders pourraient raisonner de la façon suivante : Trump est de retour aux affaires à Washington et il va tout faire pour inciter les pétroliers américains à produire plus. 

N’oublions pas l’une de ses phrases favorites pendant la campagne : « Drill baby, drill » [fore chéri, fore, NDLR]. Cela pourrait contribuer à faire baisser les prix car on anticiperait une offre pétrolière encore plus abondante venant des États-Unis, qui sont déjà le premier producteur mondial de pétrole. 

Mais l’élection éventuelle de Donald Trump pourrait aussi avoir un impact haussier. Les traders pourraient penser qu’une administration Trump au pouvoir à partir de janvier 2025 prendrait des mesures favorables à l’économie et à l’industrie américaines et que cela pourrait entraîner une demande pétrolière interne plus importante.

Comment évaluez-vous l’impact des décisions de l’OPEP+ sur le marché pétrolier dans le contexte actuel ?

Pour l’instant, cet impact est assez faible et plutôt baissier. Les marchés pétroliers observent des tensions internes à l’OPEP+ du fait de certains dépassements des objectifs de production par l’Irak, le Kazakhstan et la Russie, ce qui suscite un agacement de plus en plus perceptible en Arabie Saoudite. 

Et, comme indiqué précédemment, nous approchons à grands pas de décembre 2024, mois à partir duquel huit pays de l’OPEP+ pourront augmenter leur production de 180 000 b/j par mois pendant un an, soit une hausse globale de 2,2 Mb/j sur cette période. Cela dit, rien n’empêche ces pays, s’ils le veulent, d’annoncer dans les semaines qui viennent le report de la hausse de leur production. Ainsi, il faudra attendre de voir ce que décidera l’OPEP+ lors de sa prochaine réunion ministérielle qui se tiendra le 1er décembre 2024.

L’OPEP+ a globalement un gros problème. Depuis l’automne 2022, elle a réduit sa production à plusieurs reprises pour faire monter les prix ou, au minimum, les empêcher de chuter. Mais la production pétrolière mondiale continue à augmenter car certains pays ne faisant pas partie de cette alliance produisent plus. C’est notamment le cas de quatre producteurs de pétrole, tous sur le continent américain : les États-Unis et le Canada, en Amérique du Nord, et le Brésil et le Guyana, en Amérique du Sud. 

À ce jour, l’OPEP+ n’a pas trouvé de solution à ce problème. 

En quoi les préoccupations géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, affectent-elles les prévisions de prix du pétrole à court terme ?

La situation au Moyen-Orient a clairement un impact haussier à court terme. Le vendredi 11 octobre, en fin de journée, le prix du pétrole Brent coté à Londres était de $79 par baril environ. Il est certain que, sans la guerre à Gaza et les métastases de ce conflit au Moyen-Orient, les prix seraient plus bas, car les facteurs pétroliers et économiques clés (une demande pétrolière qui croît moins rapidement, une offre abondante et une économie chinoise peu dynamique) orientent plutôt les prix du brut dans le sens de la baisse. La guerre en Ukraine, qui continue à faire rage, n’a plus beaucoup d’impact haussier sur les prix alors qu’elle avait fait très fortement monter les cours de l’or noir en 2022, beaucoup plus d’ailleurs que ce n’est le cas pour la guerre à Gaza. Mais les marchés pétroliers constatent qu’après un an de guerre entre Israël et le Hamas la production et les exportations pétrolières du Moyen-Orient n’ont pas baissé. 

Ils se sentaient donc assez rassurés jusqu’à ce que les tensions entre Israël et l’Iran reviennent sur le devant de la scène. Au moment de cette interview [le 13 octobre 2024, NDLR], le monde attend la riposte israélienne aux frappes iraniennes du 1er octobre contre Israël. Cette attente s’accompagne de quelques questions clés : les forces armées israéliennes frapperont-elles des cibles pétrolières en Iran ? Si oui, lesquelles ? Avec quelle ampleur ? Quel serait l’impact de ces frappes sur la production et les exportations pétrolières de l’Iran ? Cela entraînerait-il des représailles de l’Iran ? Irait-on vers une guerre totale Iran/Israël ? Beaucoup de questions auxquelles personne n’a vraiment de réponse.

Comment l’évolution des prix du pétrole impacte-t-elle l’économie marocaine, notamment en ce qui concerne les secteurs énergétiques et le coût de la vie ?

Le Maroc reste très dépendant vis-à-vis des énergies fossiles et des importations de celles-ci. Sur la période janvier-août 2024, les importations énergétiques du pays s’élevaient à 77,4 milliards de dirhams (environ 7,2 milliards d’euros), selon Bank Al-Maghrib, et il s’agit essentiellement d’hydrocarbures (pétrole et gaz naturel). Pour tous les pays importateurs de pétrole et de produits raffinés (le Maroc n’a pas de raffinerie en fonctionnement), la hausse des prix pétroliers entraîne une facture d’importations plus lourde et aggrave donc, toutes choses égales par ailleurs, le déficit de la balance commerciale. 

Lorsqu’il s’agit de pays en développement, le poids de cette facture est évidemment plus lourd. Une forte hausse des prix du pétrole peut aussi contribuer à relancer l’inflation car le pétrole, ce n’est pas seulement les carburants. C’est beaucoup plus que cela. Pensons aux plastiques notamment qui sont des dérivés du pétrole. En bref, une forte hausse des prix du pétrole serait évidemment une mauvaise nouvelle économique pour le Maroc comme pour beaucoup d’autres pays qui importent une grande partie de leurs approvisionnements énergétiques.

Pour l’instant, l’année 2024 ne se déroule pas trop mal pour le Royaume à cet égard. La valeur des importations énergétiques du Maroc était de 79,7 milliards de dirhams entre janvier et août 2023 et la facture a donc baissé de 2,8% entre les huit premiers mois de l’an dernier et la période correspondante de 2024. Mais il faut rester prudent face à l’ampleur des incertitudes sur le marché pétrolier mondial.

Rida Ançari

* Entretien réalisé mi-octobre 2024

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