El Mehdi Chiar est un spécialiste du marketing digital aujourd’hui basé à Vancouver après être passé par Dubaï et après avoir officié quelque temps au Maroc chez le géant des petites annonces Avito. Il dresse un état des lieux de sa discipline au Maroc.
Vous êtes spécialiste en User Acquisition (acquisition d’utilisateurs). Comment définissez-vous votre métier et en quoi consiste votre mission ?
En tant que spécialiste de l’acquisition d’utilisateurs, mon travail consiste principalement à interagir avec les clients ou l’audience de l’entreprise via les médias sociaux. Cela consiste notamment à gérer les budgets publicitaires des marques pour atteindre des personnes pertinentes sur Facebook, Instagram et TikTok. En diffusant les annonces adéquates, nous les incitons à passer à l’action en achetant nos produits ou en s’abonnant à nos services.
En quoi l’expérience client est-elle importante dans votre mission quotidienne ?
Mon travail porte sur la première interaction entre la marque et le client. Une grande partie de mon travail consiste donc à segmenter les millions de personnes naviguant sur les médias sociaux pour choisir le bon public pour ma marque et lui transmettre le bon message.
Que retirez-vous de chacune de vos expériences aux Émirats, au Maroc ou au Canada ?
Mon séjour à Dubaï a été certainement le plus enrichissant sur le plan de l’apprentissage, car l’Émirat regorge de talents technologiques. La liberté d’entreprise et l’encouragement apporté aux startups technologiques, favorise l’innovation dans le domaine. Le Canada, quant à lui, peut être comparé aux États-Unis qui sont le marché le plus complet au monde en termes de données disponibles, d’outils d’analyse et de talents technologiques.
Il existe une grande différence entre le paysage technologique aux États-Unis et au Maroc, où le rythme est certainement plus rapide et les enjeux beaucoup plus élevés, compte tenu du capital en jeu et de l’impact social de ces produits.
En revanche, le Maroc représente un marché plus ou moins vierge en termes de concurrence et d’innovation dans le domaine des startups technologiques. Il existe un grand potentiel d’amélioration, car on compte seulement quelques acteurs par secteur. Il reste aussi beaucoup à faire au niveau du développement des talents et de la formation, et ce, dans des domaines technologiques très divers allant de la programmation à l’analyse marketing, en passant par la psychologie du marché, les technologies émergentes telles que le web 3.0 (blockchains) ou encore l’IA et les nouvelles technologies.
Le Maroc est-il si en retard par rapport au reste du monde en matière de nouvelles tendances ? Pour quelles raisons ?
Le Maroc est définitivement en retard en ce qui concerne les startups technologiques. Par exemple, aucune startup marocaine ne figure sur la liste des sept startups licornes
d’Afrique (une licorne est une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars). Cela est dû à plusieurs facteurs, notamment à l’immaturité de l’écosystème lui-même qui limite le succès des startups. La faible pénétration des paiements en ligne, le manque d’alphabétisation numérique et la confiance réduite marque/client dans les transactions en ligne constituent par exemple des barrières, voire des freins psychologiques à leur développement.
D’autre part, bien que de nombreuses startups intéressantes ont vu le jour ces dernières années dans les domaines de l’agriculture, de la finance et du commerce électronique au Maroc, le niveau de concurrence n’est pas encore suffisant pour accélérer la recherche et le développement et créer éventuellement les conditions favorisant la naissance de licornes et de startups prospères.
Enfin, le dernier pilier serait la gestion des données et la protection de la vie privée. Nous savons que le plus grand défi des nouvelles technologies est la protection de la vie privée. Même au niveau théorique, le Maroc a besoin de travailler pour rattraper l’Union européenne et les États-Unis afin d’imposer des lois qui régissent ce type d’activité et protègent la vie privée des utilisateurs.
Au-delà de la programmation et du génie informatique, un élément à ne pas négliger est l’éducation, en particulier dans les domaines technologiques qui englobent de nombreux métiers et spécialités. Ces compétences ne sont pas encore suffisamment développées dans le système éducatif marocain, qu’il s’agisse du secteur privé ou public. Un investissement supplémentaire dans ce domaine assurerait également le développement des professeurs pour le paysage technologique marocain.
Existe-t-il un potentiel au Maroc ? Si oui, comment peut-on l’exploiter ?
Le potentiel est définitivement présent sur le marché marocain. Le pouvoir d’achat des Marocains est assez intéressant comparé à celui de la région. L’ouverture des Marocains aux dernières tendances des médias sociaux, ainsi que la forte pénétration des plateformes de médias sociaux au Maroc, favorise cet élan. De plus, le développement croissant des métiers de la création de contenu ouvre de nouvelles perspectives. Le multilinguisme des Marocains leur offre également de grandes opportunités d’évolution sur les marchés du Moyen-Orient, d’Europe ou d’Amérique du Nord. Cela signifie que les startups et les produits marocains pourraient s’adresser au monde entier et pas seulement au Maroc.
Entretien réalisé par Omar Kabbadj
