Interview de Mohamed Taher Sraïri, enseignant-chercheur et professeur à l’Institut Agronomique et Vétérinaire de Rabat
Quel est état des lieux de la situation hydrique au Maroc ?
Le Maroc a toujours été considéré comme un pays aride à semi-aride et se situe ainsi structurellement dans une sphère climatique caractérisée par le manque d’eau.
Les chiffres sont clairs : dans les années 1960, les ressources en eau renouvelables étaient estimées à 2 100 mètres cubes par habitant et par an, ce qui correspondait alors à une relative abondance.
Aujourd’hui, cet indicateur est tombé à moins de 600 mètres cubes par habitant et par an : nous sommes désormais dans une situation de pénurie d’eau avérée qui s’explique par la croissance démographique ainsi que par le changement climatique, avec une baisse marquée du niveau des précipitations.
Ainsi, depuis les années 1990 à nos jours, selon les statistiques officielles, la diminution des précipitations moyennes annuelles est estimée à près de 15 %.
Dans ce contexte de rareté de l’eau, comment sensibiliser les consommateurs et les industriels à un usage responsable de cette ressource ?
En termes de consommation, il est important de faire une distinction capitale. Il faut en effet séparer l’agriculture du reste des usages, car, dans les agglomérations urbaines et les villages, l’eau domestique ne représente que 10 à 15 % de la consommation annuelle totale. Certes, on peut demander aux citoyens et aux industriels de rationaliser leur consommation d’eau. Les régies qui distribuent et commercialisent l’eau traitée peuvent également mettre en place des systèmes permettant d’éviter les gaspillages (déperditions dans les conduites, barèmes de tarifs pour inciter aux économies…). Mais, à mon sens, ce n’est qu’une goutte d’eau dans un océan.
En clair, l’essentiel des besoins en eau concerne l’agriculture. Pour faire face à l’aggravation continue de la situation hydrique, on a donné l’impression de pouvoir régler cette contrainte pesante en mobilisant plus de ressources en eau, à savoir en construisant des barrages et en exploitant des nappes phréatiques. Or, la vraie solution au problème du manque d’eau n’est pas à chercher dans l’offre. Elle est beaucoup plus du ressort de la maîtrise de la demande.
Ainsi, il faut insister sur le fait que notre politique agricole ne peut plus être aussi ambitieuse et qu’il faut cesser immédiatement de magnifier une prétendue puissance agricole du Maroc, alors qu’il n’y a pas suffisamment d’eau pour accompagner cet essor.
Car la nature ne tarde pas à se rebiffer : que de surfaces plantées avons-nous vu arrachées en raison du manque d’eau, malgré l’adoption systématique de l’irrigation localisée (le goutte-à-goutte subventionné), supposée économe en eau ?
Il est également important décliner ces réflexions en termes de territoires, car la problématique de l’eau dans le Nord du Maroc n’est pas du tout la même que dans le Sud et à l’Est. En effet, certaines zones sont dans une situation relativement favorable, à savoir les deux bassins hydriques du Nord : le Loukkos et le Sebou. Les autres bassins sont en revanche tous très largement déficitaires.
Qu’en est-il des alternatives telles que le traitement des eaux usées, la collecte des eaux pluviales ou encore le dessalement d’eau de mer ? Selon vous, quels sont les avantages et les limites de ces solutions ?
Pour ce qui est du traitement des eaux usées, il reste bien des choses à faire. Tout simplement parce que le Maroc ne réutilise même pas 20 % des eaux épurées, alors que certains pays dépassent les 80 %. Il existe des exemples réussis de réutilisation de ces ressources non conventionnelles, le cas le plus connu étant celui de l’arrosage des espaces verts de la ville de Rabat. Mais il faut penser aux coûts engagés, car pour traiter les eaux usées, il faut des infrastructures adaptées et un système de canalisations spécifique.
Dans la foulée de cette réflexion sur les usages de l’eau dans notre pays, il est important de revenir à un article publié en 1979 par feu Paul Pascon, intitulé « De l’eau du ciel à l’eau de l’État : psycho-sociologie de l’irrigation au Maroc ». L’auteur y affirmait que le passage de systèmes exclusivement pluviaux (l’eau du ciel, bien entendu gratuite) vers l’eau de l’État (eau d’irrigation utilisée dans les périmètres de grande hydraulique*) s’accompagnait évidemment d’une facturation de l’eau avec un tarif d’environ 0,5 dirham le mètre cube, ce qui demeure relativement bon marché (prix encore en vigueur de nos jours…).
À partir des années 1980, l’augmentation rapide de la demande (intensification des activités agricoles) conjuguée à la baisse de l’offre (gros épisodes de sécheresse) a mené à l’expansion de l’irrigation privée et a ainsi favorisé le creusage non contrôlé et non régulé de puits et de forages.
L’augmentation des prélèvements à partir des nappes a donc abouti dans de nombreuses régions à leur épuisement et a précipité le recours au dessalement de l’eau de mer, comme alternative. Ceci constitue à mon sens un raccourci trompeur, car l’eau dessalée coûte excessivement cher : au moins 6 dirhams le mètre cube, voire plus si on prend en compte l’amortissement des très lourds investissements devant être engagés (usines, équipements…). Il est manifeste qu’un tel coût est rédhibitoire pour une majorité d’activités agricoles traditionnelles telles que l’élevage, l’arboriculture, la céréaliculture… Ajoutons à cela les externalités négatives du dessalement, notamment la gestion des saumures et les pollutions engendrées dans le milieu marin.
Que pensez-vous du projet de l’autoroute de l’eau ? Est-ce que c’est un modèle à dupliquer ?
L’idée de transférer de l’eau n’est pas mauvaise, parce que nous avons des bassins qui sont excédentaires, dans le Nord, et d’autres bassins, dans le Sud et à l’Est, qui sont déficitaires. Parfois l’excédent d’eau est rejeté dans l’océan, d’où l’intérêt de le transférer. Mais il faut évidemment penser au coût de ce transfert, parce que le fait de déplacer de l’eau coûte cher. En fonction de la distance, il faut mettre en place plusieurs stations de pompage ce qui implique une consommation d’énergie. D’après mes informations, le coût est évalué à 2 dirhams par mètre cube, pour la connexion du bassin de Sebou vers le bassin du Bouregreg, sur une distance de moins de 70 km. Au-delà de cette distance, ce prix va bien entendu augmenter… Toutefois, si le transfert est destiné à garantir l’approvisionnement de l’eau domestique de la grande conurbation reliant Kénitra à El Jadida, véritable vitrine économique du Royaume, la construction de l’autoroute de l’eau est bien sûr entièrement justifiée, malgré son coût exorbitant : plus de 6 milliards de dirhams.
* périmètres irrigués avec un grand barrage en amont et des administrations publiques gérant ce service : ORMVA ou Offices Régionaux de Mise en Valeur Agricole.
Propos recueillis par Rida Ançari
