Le 20 mai dernier, se tenait la première édition de l’Afro Food Fest à l’American Arts Center de Casablanca. Ce festival visait notamment à mettre en lumière la gastronomie africaine et les opportunités à saisir dans le secteur. Retour sur l’événement avec Lindsey Kamara, Cofondatrice de l’Afro Food Fest.
Pourquoi avoir décidé de créer l’Afro Food Fest ?
J’ai cofondé ce festival avec Mohamed Berryane El Ouazzani, qui est Président de l’Union Marocaine des Arts. Lorsque je l’ai rencontré, nous avions tous les deux la volonté de créer un événement culturel. Nous nous sommes rendu compte que nous avions une passion commune : la gastronomie. Avec Mohamed, qui a beaucoup travaillé en Côte d’Ivoire et au Sénégal, nous avons constaté que les cuisines des pays d’Afrique subsaharienne ne sont pas tellement représentées au Maroc.
Et pourtant, ces cuisines méritent d’être mises en lumière ! D’abord parce qu’il y a beaucoup de Subsahariens au Maroc, mais aussi parce que des Marocains sont de plus en plus en contact avec des gens qui viennent d’Afrique subsaharienne, notamment au sein des universités. Ils commencent à découvrir leur cuisine et veulent pouvoir y avoir accès. Avec l’Afro Food Fest, nous avons voulu proposer cette gastronomie au public.
Quelle a été la programmation ?
Le festival s’est déroulé sur une journée au centre culturel américain. Nous avons commencé avec un moment un peu savant : une conférence qui a réuni le monde professionnel de la gastronomie africaine. Elle a notamment accueilli Sandia Nassila, responsable des restaurants d’Onomo Hotel, Abdellah Sajid, importateur de produits africains, Jawad Bennani, propriétaire du restaurant africain de Casablanca, Bambou d’Afrique et Daril Oye Mba, fondateur de Whabo Food, une plateforme de livraison de repas africains au Maroc.
Nous avons aussi projeté un documentaire culinaire, proposé un buffet avec une vingtaine de plats de quatre pays différents et organisé un cours de danse afro gratuit. Au programme également, un concert de Kalimba Project, groupe fusion gnawa et musique africaine, avec un Marocain qui joue du guembri, un Sénégalais qui joue de la kora et un autre aux percussions.
Quelle place occupe la gastronomie africaine au Maroc ?
Elle n’occupe pas une place visible et elle est difficilement accessible pour les non-initiés. On la retrouve beaucoup dans des restaurants informels, ou via des livraisons de personnes qui préparent les plats à la maison, les commandes s’effectuant par WhatsApp. Mais, dans la sphère publique, elle occupe une place marginale.
À Casablanca, il existe seulement trois restaurants physiques. Le premier est Bambou d’Afrique, qui a été créé en 2008. Ensuite, le Mam Philo, devenu le Piranha, a ouvert en 2015. Et le dernier, Afrik’N’Fusion a été créé en 2021. Il fait partie d’une chaînée initiée par trois Franco-Sénégalais, qui a d’abord ouvert en France. J’en ai aussi identifié deux à Marrakech, un à Rabat et un à Agadir.
Il existe aussi un tout nouveau service : Whabo Food. Pouvez-vous nous le présenter ?
Lancé en 2022, Whabo Food a un peu le même modèle que Glovo. Il s’agit d’une application que l’on peut télécharger. Elle cible ces restaurants ainsi que les personnes qui cuisinent à la maison, mais qui ont tout de même une activité semi-professionnelle. Des visites ont été effectuées dans les restaurants et des vérifications concernant l’hygiène et la manière de préparer la nourriture ont été menées. Une dizaine de fournisseurs ont été sélectionnés et sont présents sur l’appli. Whabo Food fait office d’intermédiaire pour la livraison.
Les Marocains connaissent-ils la cuisine africaine ?
Pour la grande majorité des Marocains, cette cuisine est encore inconnue, mais elle entre petit à petit dans les foyers par la sphère privée. Car de plus en plus de Marocains sont en contact direct avec les Africains subsahariens, et les mentalités évoluent, en particulier parmi la jeune génération. Le Maroc accueille près de 20 000 étudiants subsahariens par an, cela veut dire que toute une
génération s’est mélangée. Parmi ces étudiants, certains rentrent chez eux et d’autres restent au Maroc pour y travailler. Les nouvelles générations de Marocains sont donc beaucoup plus au fait de la gastronomie et des cultures de l’Afrique subsaharienne.
Est-ce que le marché se développe ?
Oui, mais très lentement. Sur le marché marocain, il y a en fait plus de clients potentiels que d’entrepreneurs potentiels. Je m’explique. Les Subsahariens qui sont au Maroc sont en général soit des expatriés qui travaillent souvent dans le conseil, la finance…, soit des étudiants, soit des personnes migrantes. Donc il y a très peu d’entrepreneurs et encore moins d’entrepreneurs en gastronomie ! Comme le public potentiel pour cette cuisine est là, il y a une place à prendre. Avec l’Afro Food Fest, nous avons essayé d’éveiller les consciences. La conférence que nous avons organisée était d’ailleurs très orientée sur le business. Nous y avons invité des restaurateurs, des hôteliers, des acteurs de la grande distribution pour leur montrer que ce secteur existe et qu’ils peuvent s’emparer de ces produits du terroir africain.
Il y a donc des opportunités à saisir ?
C’est indéniable ! Je prends l’exemple d’Abdellah Sajid, qui s’est lancé dans l’importation de produits africains. Il a commencé avec l’attiéké, de la semoule de manioc consommée dans toute l’Afrique de l’Ouest. En l’espace de six mois, il en a vendu 2 containers et demi ! Cela montre que les clients sont là, et qu’il ne reste qu’à organiser le business.
Est-ce que l’Afro Food Fest va devenir un rendez-vous annuel ?
Le public a aimé le concept, alors oui clairement ! C’était quelque chose qui manquait à Casa, donc nous voulons le pérenniser. Nous aimerions inclure plus de musique, car nous nous sommes rendu compte que ça a attiré beaucoup de monde. Et nous espérons voire encore plus grand et en plein air.
Rémy Pigaglio

