Politique d’infrastructures : interview de Hatim Benjelloun

 « Le pays a besoin d’une convergence des politiques publiques »

Entretien avec Hatim Benjelloun, Fondateur du think tank Radius

Hatim Benjelloun RADIUSConjoncture : Quelle lecture peut-on faire de l’évolution des infrastructures au Maroc ?

Hatim Benjelloun : Des efforts considérables ont été faits durant la dernière décennie pour atteindre le minimum requis dont avait besoin le Maroc. Depuis l’indépendance jusqu’aux années 2000, le Maroc était surtout dans une posture de stabilisation politique et institutionnelle. Nous étions dans une logique de grosses entreprises étatiques qui géraient les différents pans de l’économie marocaine. À partir des années 2000, avec l’accession au trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, un nouvel élan a été donné pour rattraper et réparer les retards cumulés en termes d’infrastructures dans le pays.

 

Comment s’est concrétisée cette nouvelle démarche ?

Des choses essentielles ont été faites : la mise à niveau des routes, la construction d’autoroutes, le développement d’aéroports, de ports et de certaines infrastructures urbaines, etc. Une logique libérale s’est mise en place avec la volonté d’attirer un maximum d’investissements étrangers. Cela passe aussi par une politique industrielle ambitieuse, qui s’est traduite par la création d’écosystèmes industriels dans les secteurs automobile, textile et aéronautique.

 

Tanger Med est le projet phare de la décennie : en quoi illustre-t-il cette nouvelle logique ?

Tanger Med a été le premier signal fort en termes d’ouverture : c’est un gros projet et une infrastructure clé, moteur, qui cette fois-ci répond à une vision à long terme. Il s’agit en effet d’un projet visionnaire, portuaire et logistique, visant à créer un véritable hub régional. C’est une façon de dire que le Maroc s’ouvre à l’international et qu’il poursuit sa mise à niveau. Tanger Med représente donc le point de départ d’une nouvelle vision : après la stabilisation et le rattrapage, place à l’ambition.

 

Comment définir cette nouvelle vision ?

Je pense que la vision royale est de dire que le Maroc est « L’interface » entre l’Afrique et l’Europe. Il en découle une vraie stratégie de leadership continental, qui démarre à Tanger et se prolonge sur l’Afrique subsaharienne. En ce sens, d’autres infrastructures vont suivre telles que le TGV, ou encore la démultiplication des routes et autoroutes, du nord au sud. Bien évidemment, pas de vision africaine si le Maroc ne met pas les moyens sur le plan économique. C’est pourquoi l’expérience industrielle de Renault, et bientôt celle de PSA, offrira au Maroc des arguments solides pour exporter son expertise. La création de champions nationaux dans le secteur bancaire, du BTP et de l’énergie répond aussi à cette logique de partenariat « win-win » entre les entreprises africaines et marocaines.

 

Tanger Med est le pilier du développement au niveau national, mais qu’en est-il pour les autres régions ?

Il existe une logique d’ensemble, qui vise à poursuivre le développement des infrastructures jusque dans les différentes régions. Par exemple, le TGV qui part de Tanger va jusqu’à Kénitra, puis ira jusqu’à Casablanca et Marrakech. Ainsi, l’Atlantic Free Zone est créée à Kénitra pour permettre à des usines comme celle de PSA de s’installer. Tout cela fait partie d’une logique territoriale cohérente et surtout optimale dans le développement industriel du pays.

 

Est-ce que cette stratégie ne crée pas un déséquilibre entre les régions ?

C’est une vision « long-termiste ». Ainsi, les ressources sont mobilisées sur des projets d’une grande importance stratégique et donc plus difficiles à allouer dans l’ensemble des régions du Maroc. Il est impossible de tout faire en même temps.

 

Et qu’en est-il des infrastructures locales, dans les villes ?

Si les infrastructures nationales ont beaucoup progressé, on remarque que les infrastructures locales, qui permettent aux villes de s’arrimer aux politiques publiques nationales, ont pris du retard. Malheureusement, une ville comme Casablanca n’a réellement commencé à faire grandir ses infrastructures qu’au cours des cinq dernières années. Rabat a davantage anticipé, en lançant par exemple son tramway ou le projet d’aménagement de la vallée du Bouregreg. La volonté de faire évoluer la ville a été plus rapide qu’à Casablanca.

 

Comment le retard pris par les infrastructures de Casablanca est-il rattrapable ?

Depuis cinq ans, on voit un développement assez rapide des infrastructures de la ville : plusieurs lignes de tramway, des trémies, des ponts, l’immobilier avec, par exemple, Anfa Place ou la Marina, les zones commerciales avancées, des zones d’affaires intégrées, etc.

Cela s’accélère encore plus depuis la création des Sociétés de Développement Local (SDL), qui ont chacune le rôle de puissance publique tout en se rapprochant juridiquement du secteur privé. Elles ont une marge de manœuvre beaucoup plus souple, fiable et impactante que ce que pouvait faire auparavant la commune. À l’époque, un projet pouvait rester dans les tiroirs pendant 2 ou 3 ans avant son démarrage. Aujourd’hui, avec une SDL, au bout de 6 mois le projet est effectivement déployé.

 

En dehors de Tanger et de l’axe Rabat-Casablanca, qui ont bien avancé, pourquoi les autres régions progressent-elles peu ?

C’est là que l’on peut parler d’un déséquilibre, puisque, en dehors de Marrakech qui reste une ville touristique, les autres régions n’ont pas autant avancé. Plusieurs projets y ont échoué, par exemple la station balnéaire de Saïdia, dans l’Oriental. On constate essentiellement un problème de vision et de gouvernance, car, le plus souvent, il s’agit d’un défaut de conception plutôt qu’un problème dans le déploiement des projets.

D’autres villes comme Fès, Meknès ou Agadir se sont développées, mais pas suffisamment pour en faire des régions fortes. Il est encore difficile d’attirer des ressources humaines qualifiées dans le reste du pays, justement par manque d’infrastructures : écoles, hôpitaux, centres culturels…

 

Est-ce que, justement, il n’existe pas également un déséquilibre sectoriel dans le développement des infrastructures ?

C’est le plus gros reproche que font les observateurs aujourd’hui : on a beaucoup investi dans la pierre et très peu dans l’humain. Beaucoup d’infrastructures sont au rendez-vous, mais, pour l’éducation et la santé, le retard est important en termes d’équipements, de ressources humaines, de gouvernance, etc. La libéralisation a été lancée dans le secteur de la santé, mais cela n’a pas donné les résultats escomptés. L’éducation est en train de se privatiser, mais cela pourrait encore accentuer ce déséquilibre.

Ce sont des secteurs qui posent problème et ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’ils ont été particulièrement visés par les récents discours royaux.

 

Radius est un think tank qui mène différentes réflexions sur ces sujets : quelles sont ses recommandations ?

La priorité est la santé. C’est la base. Au-delà des infrastructures et des équipements, il faut une couverture maladie pour tout le monde. Quel intérêt d’avoir des hôpitaux et des cliniques, si la population ne dispose pas d’une couverture maladie correcte ? Il est donc important d’élargir la couverture sanitaire à l’ensemble de la population marocaine, notamment la catégorie des indépendants, qui représentent près de 40 % de la population. Enfin, il est temps, aujourd’hui, de revoir le système de couverture des couches sociales en difficultés, après l’échec avoué du RAMED. En parallèle, il est essentiel de mettre à niveau les infrastructures sur le plan matériel et sur le plan humain pour offrir des soins efficaces et dignes.

Plus généralement, comment améliorer la gouvernance pour retrouver un certain équilibre ?

Le pays a besoin d’une convergence des politiques publiques à l’échelle nationale et locale. Des programmes tels que le Plan d’Accélération Industrielle, la Vision touristique 2020 ou le Plan Maroc Vert doivent tous aller dans le même sens. Nous devons trouver des synergies et sortir de la logique des plans sectoriels en silo.

Au niveau local, c’est la même problématique : les SDL doivent être positionnées stratégiquement pour pouvoir converger vers quelque chose de cohérent. Mais ce point de convergence ne peut plus se situer au niveau des communes, qui sont sous-dimensionnées sur le plan humain et matériel. D’autres mécanismes institutionnels doivent être trouvés.

Enfin, il faut intégrer l’échelon régional dans cette convergence. Dorénavant les régions ont des prérogatives beaucoup plus fortes en matière d’investissement et de développement d’infrastructures. Ce modèle de régionalisation avancée doit être encore perfectionné pour tendre vers une plus grande autonomie des régions qui, à terme, pourront agir dans le cadre d’une compétitivité territoriale.

 

Propos recueillis par Thomas Brun

 

 

De nouveaux modèles de financement pour attirer les investisseurs

L’ampleur de tous les grands projets d’infrastructure est également liée à l’élaboration de nouveaux modèles de financement, alliant public et privé. Pour rappel, en 2011, le gouvernement a introduit une série de réformes visant à améliorer la compétitivité globale de l’économie et à encourager les entités étrangères à investir au Maroc. De même, une nouvelle Loi sur les partenariats public-privé (PPP) a facilité l’investissement des entreprises. Elle encourage notamment les projets d’équipements dans l’ensemble des domaines.

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