Entretien avec Youssef Benhamou

« La réutilisation est avantageuse, mais il faut aller vers des technologies moins chères pour que celle-ci soit un atout technique et économique. »

Entretien avec Youssef Benhamou, Directeur général de Benaqua, spécialisée dans la conception, l’installation et l’exploitation des stations de traitement des eaux usées.

 

Conjoncture :Quelles sont les techniques utilisées pour dépolluer les eaux usées ?

Youssef Benhamou : Dans le traitement des eaux usées, il faut distinguer les eaux usées urbaines qui proviennent des différents usages domestiques de l’eau, essentiellement porteuses de polluants organiques et de graisses, et les eaux usées d’origine industrielles qui peuvent contenir différents polluants en fonction du type d’activité.

En ce qui concerne les eaux usées domestiques, le type de traitement appliqué dans la plupart des cas est un traitement biologique. Il s’agit d’un traitement par bactéries, des micro-organismes qui peuvent dégrader et assimiler une grande partie de la matière organique contenue dans les eaux usées. C’est ce qu’on appelle les boues activées.

Quant aux eaux industrielles, leurs caractéristiques varient d’une industrie à l’autre. Celles-ci peuvent contenir de la matière organique, des polluants toxiques, des solvants, des métaux lourds, des micropolluants organiques, des hydrocarbures… Le procédé de traitement sera donc spécifique pour chaque élément polluant que nous devons éliminer. Dans la majorité des cas, nous utilisons des procédés physico-chimiques, biologiques ou la combinaison des deux en même temps.

À noter qu’aujourd’hui, les eaux usées industrielles présentant des indices de pollution élevés doivent faire l’objet d’un traitement en amont avant d’être rejetées dans les réseaux d’assainissement et rejoindre la station d’épuration des eaux usées de la ville.

Qu’entendons-nous par la réutilisation des eaux usées et quels en sont les possibles usages ?

Suite au traitement d’épuration, nous pouvons rajouter un traitement supplémentaire, dit tertiaire, qui permettra d’obtenir une eau apte à sa réutilisation dans certains usages. La réutilisation des eaux usées consiste donc à traiter les eaux jusqu’aux valeurs requises pour pouvoir les utiliser à nouveau. En d’autres termes, la réutilisation des eaux usées consiste à donner une autre vie aux eaux polluées. Nous procédons, selon les normes établies, à un traitement tertiaire via plusieurs procédés comme la filtration, l’osmose inverse ou la désinfection.

La réutilisation ou le recyclage permet à la fois d’économiser les ressources en amont en les réutilisant, mais aussi de diminuer le volume des rejets pollués. Techniquement et technologiquement, nous pouvons réutiliser des eaux usées épurées autant de fois que l’on souhaite.

C’est d’ailleurs le cas des industries qui disposent d’une station d’épuration et de réutilisation des eaux usées en circuit fermé. Les possibles usages des eaux après traitement de réutilisation sont : l’arrosage des espaces verts, le nettoyage, l’usage dans le secteur industriel avec un contrôle des polluants et dans l’agriculture. Cependant, il faut préciser que pour l’irrigation toutes les cultures ne peuvent pas être irriguées avec des eaux réutilisées, car certaines peuvent être affectées par certains polluants qui persistent encore dans les eaux.

Quant à la réutilisation des eaux usées pour un approvisionnement en eau potable, techniquement parlant c’est possible, mais en revanche, cela n’est pas encore accepté socialement.

Quels sont les principaux problèmes que l’on peut rencontrer quand on parle de réutilisation des eaux usées ?

Aujourd’hui, il existe une forte volonté politique et écologique au Maroc pour le développement de stations d’épuration et de réutilisation des eaux usées. Cependant, le problème réside dans la cherté du traitement, principalement les coûts énergétiques et le prix des réactifs.

Certes, il est possible d’avoir recours aux énergies renouvelables, mais cela ne résout pas le problème du coût élevé de la réutilisation, d’autant plus que tout l’équipement est importé, ce qui augmente également les coûts d’investissement. La réutilisation est avantageuse puisque cela permet de valoriser les ressources en eau, mais il faut aller vers des technologies moins chères pour que celles-ci soient rentables. Aujourd’hui, vu le stress hydrique que connaît le pays, la réutilisation des eaux usées est une nécessité en vue d’assurer la sécurité hydrique au Maroc à long terme.

Selon vous quelle serait la solution pour que la réutilisation des eaux usées soit plus abordable financièrement ?

Le défi aujourd’hui est de trouver des solutions qui rendent ces projets plus rentables afin qu’il y ait un retour sur investissement. Pour cela, il faut investir dans la recherche scientifique et l’innovation afin de développer des solutions innovantes, adaptées et applicables aux conditions locales, spécifiques à chaque pays, pour que l’on puisse assurer une bonne gestion de l’eau au Maroc sur le long terme.

Nous encourageons aujourd’hui la production industrielle locale, mais il faut également encourager le développement de la filière de l’eau en incitant les entreprises à investir dans ce secteur. N’oublions pas que l’eau la plus chère est celle qu’on ne peut pas acheter.

Propos recueillis par Dounia Zineb Mseffer

 

La réutilisation des eaux usées en chiffres
Le Maroc a déployé des efforts importants pour rattraper le retard accumulé par le passé dans le secteur de l’assainissement à travers le lancement en 2006 du Plan National d’Assainissement Liquide (PNA). Grâce à ce plan, le pays dispose aujourd’hui d’une importante infrastructure d’épuration des eaux usées composée de 153 stations d’épuration des eaux usées urbaines avec une capacité de traitement de 3,4 millions m3/j incluant les émissaires en mer. Tout récemment, et dans la perspective de promouvoir la réutilisation des eaux usées épurées, un nouveau programme, baptisé « Programme National d’Assainissement Mutualisé (PNAM) », a été mis en place. Il inclut l’assainissement rural et à la réutilisation des eaux usées. À ce jour, 46 projets de réutilisation des eaux usées, organisées et contrôlées ont été réalisés ou sont en cours de réalisation à l’échelle nationale pour différents usages (espaces verts, golfs et agriculture). Le volume d’eau usée épurée mobilisé pour la réutilisation fin 2020 est de l’ordre de 71 Mm3, dont près de 51 % sont dédiés à l’arrosage des golfs et des espaces verts et 17 % à l’industrie (OCP). À l’achèvement de la mise en œuvre des projets en cours de réalisation, le volume d’eau usée épurée mobilisé atteindra les 100 Mm3/ an en 2021. Dans cette même perspective et à plus court terme, le Programme National d’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation 2020-2027 (PNAEPI 20-27) a fixé comme objectif l’irrigation des 22 golfs existants à partir des eaux usées épurées d’ici 2027. À plus long terme, il est prévu d’accélérer le développement de l’utilisation des eaux non conventionnelles à travers la réutilisation de près de 340 Mm3 d’eau usée épurée et le dessalement de près d’un milliard de m3 d’eau par an, à l’horizon 2050. Ce dispositif sera mis en place graduellement en fonction de l’évolution de la demande en eau et de l’intensité des effets du changement climatique.

Articles à la une