Ali Moutaïb : « Il faut s’inscrire dans une véritable politique de sécurité et d’intelligence économique »

Ali Moutaïb, Président de la Global Governance and Sovereignty Foundation et directeur associé du cabinet Hyperborée Advisors.

Comment l’élection de Donald Trump va-t-elle redistribuer les cartes des relations économiques internationales, notamment pour les économies émergentes comme le Maroc ?

L’élection de Donald Trump va remettre en marche une administration qui utilise toute l’étendue de la puissance américaine. Cette puissance est cruciale, notamment en termes d’influence et de domination sur les normes et les standards internationaux. En même temps, elle marque un retour à une tendance plus protectionniste au niveau de l’économie américaine, avec des tarifs douaniers très élevés, y compris envers le Mexique. Il y a également un rapport de force très marqué avec l’Union européenne. Surtout, la politique américaine semble peu avoir changé par rapport aux administrations précédentes, depuis celle de Barack Obama, en ce qui concerne la rivalité avec la Chine. Cette compétition géopolitique et économique se renforce, surtout sur le plan technologique, mais aussi autour des ressources naturelles, des semi-conducteurs et de l’énergie.

Logiquement, au niveau international, tous les regards se dirigeront vers la région du Pacifique, notamment en ce qui concerne la question de Taïwan, avec des impacts potentiels sur la mondialisation. Cette confrontation pourrait avoir des conséquences indirectes, positives ou négatives, pour des pays comme le Maroc. Par exemple, la question de l’écosystème des giga-factory, dans lequel les Chinois sont fortement impliqués, pourrait avoir un impact négatif si des mesures comme la loi Biden sur l’anti-inflation ou la transition énergétique favorisent les voitures électriques fabriquées aux États-Unis. Cela inclut également les batteries produites au Maroc dans le cadre de l’accord de libre-échange entre les deux pays. L’incertitude demeure quant aux effets de cette politique sur l’écosystème économique marocain et l’industrialisation en cours dans le secteur des véhicules électriques.

Cependant, le Maroc cible d’autres marchés pour exporter ses nouveaux produits, notamment l’Union européenne, ce qui pourrait atténuer l’impact de ces évolutions économiques mondiales.

Quelles conséquences concrètes le positionnement de Donald Trump sur les accords internationaux et sa doctrine « America First » peut-il avoir sur les investissements étrangers au Maroc ? Quels secteurs pourraient être les plus impactés ?

Certains secteurs pourraient être particulièrement impactés, notamment celui des engrais et de l’Office chérifien des phosphates (OCP). Il sera nécessaire d’engager une véritable bataille d’influence et de lobbying aux États-Unis, car les concurrents américains d’OCP, en particulier Mosaic, risquent d’être favorisés et mieux positionnés sur le marché américain. OCP, quant à lui, pourrait se voir contraint d’exporter davantage vers d’autres marchés. 

En se présentant comme une plateforme économique neutre et stable, le Royaume a la capacité de devenir un espace privilégié pour contourner les tensions internationales. Ainsi, l’annonce de Donald Trump concernant l’imposition d’une taxe de 25 % sur les produits importés du Mexique positionne le Maroc comme l’un des pays les plus compétitifs pour accéder au marché américain. L’image d’un Maroc capable de garantir une continuité dans les échanges, loin des sanctions et des barrières commerciales, pourrait séduire les investisseurs cherchant à sécuriser leurs chaînes de production.

Ce phénomène est similaire à ce qu’on a observé avec certains pays asiatiques : par exemple, le Vietnam a bénéficié de délocalisations d’industries, comme la Chine l’a fait par le passé. Le Maroc devra donc réussir à se positionner de manière stratégique dans cette concurrence accrue qui découle des nouvelles dynamiques internationales liées à la politique de l’administration Trump. 

Dans le contexte de la réélection de Donald Trump, comment le Maroc peut-il repositionner sa stratégie économique face aux nouvelles dynamiques commerciales entre les États-Unis, l’Europe et l’Afrique ?

Oui, même si le Maroc devra faire face à certains défis, notamment dans des secteurs industriels spécifiques, il doit se positionner comme une plateforme stable et rassurante pour les investisseurs économiques, tout en s’écartant des tensions internationales. Ces tensions pourraient notamment surgir entre l’Union européenne, le bloc américain et la Chine, ainsi que d’autres puissances asiatiques. En projetant une image de puissance régionale modérée, conciliatrice et stable, le Maroc pourrait se positionner de manière stratégique pour l’avenir. Cette stratégie pourrait s’appuyer sur une politique mêlant diplomatie économique, partenariats public-privé et anticipation.

Grâce à sa proximité géographique, son tissu industriel dynamique et d’autres atouts, le Maroc pourrait convaincre les investisseurs de le considérer comme une plateforme stable, neutre et rassurante, à l’instar d’autres pays. Par exemple, l’Inde, malgré ses relations complexes avec la Russie, la Chine (son plus grand rival économique), ainsi que les États-Unis et l’Union européenne, réussit à maintenir des partenariats commerciaux avec ces différents blocs. Je pense que le Maroc a tout intérêt, tant sur le plan politique que géoéconomique, à adopter cette posture, d’autant plus que sa position géographique et sa diplomatie lui permettent de le faire.

Face à ce nouveau contexte géopolitique, quelles recommandations stratégiques proposeriez-vous aux entreprises et décideurs marocains pour non seulement minimiser les risques, mais également saisir de nouvelles opportunités ?

Ma recommandation serait de s’inscrire dans une véritable politique de sécurité et d’intelligence économique, tant pour les entreprises que pour les acteurs publics. Cela passe par une anticipation des enjeux concurrentiels, réglementaires et géopolitiques, notamment en ce qui concerne les normes de l’Union européenne, des États-Unis, mais aussi celles des autres grandes puissances. Il est essentiel de réaliser une cartographie géopolitique et de faire appel à des experts pour analyser les risques et les opportunités. En parallèle, les entreprises doivent protéger leur réputation et leurs actifs face aux guerres de l’information et mettre en place des stratégies d’influence.

Pour les acteurs publics, il est crucial d’inscrire cette approche dans une véritable politique publique-privée, afin de renforcer la sécurité économique et l’intelligence stratégique. Cela inclut l’anticipation de nouvelles lois contraignantes, de mesures protectionnistes et des défis liés à la guerre de l’information. Enfin, il est important d’être proactif en plaçant des « pions » sur le terrain, notamment à travers des politiques de lobbying, la défense des intérêts économiques et le positionnement de la marque Maroc à l’international.

Rida Ançari

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