Par Kamal Aberkani
Professeur de la Faculté Pluridisciplinaire de Nador, Université Mohammed Premier, expert en agriculture et en production végétale
Au cours des dernières décennies, les changements climatiques ont significativement affecté la production agricole et la sécurité alimentaire. La production des céréales est un des secteurs les plus touchés par ces mutations climatiques, en particulier par la sécheresse. Face à la baisse de la productivité céréalière et à la hausse des prix des intrants agricoles, le semis direct offre de multiples avantages. Détails.
L e contexte actuel, toujours marqué par les retombées post-Covid ainsi que par la crise
énergétique et la guerre entre la Russie et l’Ukraine, deux grands piliers de la production céréalière mondiale, a influencé le marché céréalier au niveau international. D’où, la nécessité d’adopter des stratégies alternatives pour renforcer la sécurité alimentaire. Le Maroc compte parmi les pays qui ont implémenté des stratégies afin de renforcer la sécurité alimentaire et le développement socioéconomique, notamment via l’adoption de programmes ambitieux tels que les plans Maroc Vert et « Green Generation ».
Malgré ça, le pays a été affecté par la sécheresse durant les dix dernières années. La production de céréales a été impactée par le manque de précipitations ainsi que par l’arrivée tardive des pluies en automne, période idéale des semis chez les producteurs dans les zones irriguées et les zones « Bour ». Ce retard des pluies a poussé plusieurs agriculteurs à abandonner les semis des céréales. Cette diminution des superficies consacrées aux semis peut aussi s’expliquer par la hausse des prix
des engrais, la non-adaptation des variétés céréalières avec les conditions de semis tardives (hiver et printemps) ainsi que par l’envol des prix de l’énergie et du carburant permettant le travail des sols et la préparation du lit de semences. Le semis direct des céréales semble une bonne alternative pour remédier à cette problématique et surtout concernant le secteur céréalier.
Semer sans travailler le sol
Le semis direct se définit par une absence totale de travail du sol. Cette méthode consiste à placer la graine directement sur les résidus de la culture, au bon moment et au bon endroit. Le sol non travaillé doit donc fournir un lit de semences. Dans ce cas, le sol est favorable au développement des cultures grâce à l’action du climat et de l’activité biologique du sol. Le semis direct permet aussi de limiter l’érosion et de conserver le sol et aussi de réduire les coûts de production (mécanisation, utilisation du matériel, carburant et du temps de travail). Plusieurs essais ont démontré que cette technique culturale augmentait de 10 à 15 % le rendement par rapport au semis conventionnel. En termes de coût, des études économiques ont estimé le coût du q semis direct à 350 dirhams l’hectare, contre 1 350 dh/ ha pour le semis conventionnel. Ce dernier nécessite en effet du matériel comme le cover-crop et le chisel et demande plusieurs passages par la machinerie agricole. D’autres études ont démontré que le semis direct protège bien les sols des dégradations, améliore le microclimat en augmentant l’évapotranspiration et enfin réduit les gaz à effet de serre via la séquestration du carbone. Ces études ont également mis en évidence que le semis direct favorise la biodiversité de l’écosystème ainsi que l’activité biologique des sols.
Au cours des dernières années, le Maroc a accordé une grande importance à cette pratique culturale. Le programme « Green Generation » prévoyait en effet de consacrer au semis direct une superficie d’un million d’hectares d’ici 2030. Cet ambitieux projet vise non seulement à assurer la sécurité alimentaire, mais aussi à renforcer le développement
socioéconomique des zones rurales et à consolider les activités agricoles des ruraux, en particulier dans les régions semi-arides et montagneuses où les conditions ne sont pas favorables à l’agriculture.
Or, dans ces zones, les précipitations et les orages peuvent être suffisants pour réussir ces cultures céréalières, à condition que les semis soient réalisés au bon moment avec le semis direct (sans les complications du travail du sol) et en utilisant des variétés les mieux adaptées aux conditions édaphiques.
Ce qui amène ici la question de l’application des programmes de recherche et de développement (R&D) dans le domaine de la biotechnologie. Il s’agit notamment d’étudier la sélection variétale la mieux adaptée selon les dates de semis, les conditions bioclimatologiques (lumière, photopériode, température, humidité, vent…) et les propriétés physicochimiques et microbiologiques du sol.
Agriculture 4.0
Par ailleurs, l’agriculture digitale a connu une révolution au cours des dernières années. Cette agriculture de précision s’articule autour d’outils technologiques visant à optimiser les rendements malgré la hausse des
prix des intrants agricoles et la crise hydrique. Dans ce cadre, une gestion adéquate des parcelles est requise grâce à l’utilisation de nouvelles technologies telles que l’imagerie satellitaire, les images de drones, les stations météo connectées, les systèmes embarqués ou encore les moyens de localisation. La technologie digitale permet de superviser des cultures céréalières par télédétection pour s’enquérir de l’état des plantes en établissant un diagnostic complet. Elle permet également de réaliser une topographie d’une parcelle agricole, d’anticiper et d’optimiser les rendements et la productivité ou encore de diagnostiquer la variabilité intraparcellaire pour une meilleure optimisation de gestion des champs de production.
Une étude R&D menée en automne 2022 dans la région de Driouche (dans un rayon de 50 km autour de la ville) visait à examiner, dans un premier temps, les effets de l’utilisation du semis direct sur les paramètres agronomiques de différentes cultures céréalières. Dans un second temps, l’étude consistait à scanner et à analyser, grâce à la technologie satellitaire et l’intelligence artificielle, une superficie de 500 hectares de champs de céréales cultivés par semis direct.
L’objectif était ainsi de cartographier et de comparer les parcelles cultivées par semis direct et les parcelles conventionnelles. Le semis direct a donc été utilisé pour la première fois dans cette zone de l’Oriental. Cette région bénéficie d’une superficie potentielle de production céréalière par semis direct pouvant aller jusqu’à 30 000 ha, dans des zones qui n’ont connu aucune activité agricole auparavant. En ce qui concerne le premier volet (agronomique), des mini-parcelles ont été établies dans plusieurs zones afin de comparer le semis conventionnel et le semis direct. Différents paramètres agronomiques ont fait l’objet d’un suivi : la qualité des sols, le microclimat, la croissance et le développement des plantes, la teneur en eau des feuilles, la biomasse végétale, la photosynthèse, les indices de stress physiologiques ou encore le rendement et la qualité des graines.
Des résultats préliminaires ont montré un taux de germination et une croissance plus élevée dans les parcelles cultivées avec le semis direct par rapport aux parcelles conventionnelles.
En ce qui concerne le 2e volet de l’étude (images satellites), des analyses de sol ont été effectuées et des coordonnées GPS ont été relevées dans chaque parcelle de cette superficie (500 ha). L’objectif était d’évaluer la plateforme satellite utilisée et de caractériser l’état végétatif des cultures et leurs besoins en eau et en fertilisants. La solution satellitaire choisie pour surveiller à fréquence hebdomadaire l’état des cultures est la plateforme Sentinel-2 (programme Copernicus de l’Agence spatiale européenne). Les valeurs de réflectance des bandes 4 (rouge) et 8 (proche infrarouge) sont utilisées pour calculer l’indice de végétation de différence normalisée (NDVI) et la réflectance de la bande 12 (SWIR, infrarouges à onde courte) permet de calculer la STR. À terme, l’étude permettra de cartographier efficacement les conditions de stress hydrique et de fertilisation dans les parcelles cultivées par semis direct et les parcelles conventionnelles. En parallèle, tou-
jours en comparant le semis direct et le semis conventionnel, des analyses foliaires (azote [N], phosphore [P] et potassium [K]) sont effectuées dans quelques parcelles et à chaque stade physiologique afin de diagnostiquer la variabilité intraparcellaire en termes de fertilisation. Cette carte « N, P, K » permettra à l’agriculteur de savoir s’il peut appliquer des fertilisants de manière localisée et surtout après des épisodes pluvieux, période durant laquelle les fertilisants seraient mieux assimilés par les cultures céréalières.
Cette approche R&D dans la région de l’Oriental, qui combine le semis direct et l’intelligence artificielle, est donc une bonne alternative pour faire face aux changements climatiques, optimiser les rendements et les ressources et renforcer la sécurité alimentaire. De nouvelles plateformes R&D seront mises en place pour étudier le semis direct dans le but de développer les activités socioéconomiques de cette région particulièrement affectée par la sécheresse et les changements climatiques.
