Zoom sur les infrastructures : interview de El Mehdi Fakir

« Il est vital d’accélérer la refonte du modèle économique »

Entretien avec El Mehdi Fakir, Économiste spécialisé dans l’évaluation des politiques publiques

Conjoncture : Quel regard portez-vous sur l’évolution des infrastructures du Maroc au cours de la dernière décennie ?

Fakir El Mehdi : Il est clair que le Maroc a réalisé d’importants progrès en matière d’infrastructures routières, maritimes, aériennes et ferroviaires. La couverture du territoire national s’est nettement améliorée, notamment au cours des années 2000. Mais c’est un constat sur le plan quantitatif. Sur le plan qualitatif, par contre, il y a lieu de relever que certains projets se sont avérés moins réussis et leur coût d’opportunité mal calculé, du fait de revirements de stratégies sectorielles ou de planifications mal conçues, basées sur des considérations purement quantitatives.

Ceci étant, peut-on considérer que le Maroc a rattrapé les pays les plus avancés en termes d’infrastructures ?

Certes les réalisations sont importantes, mais il y a encore du chemin à parcourir. Par exemple, certaines régions, telles que Draa-Tafilalt, ne sont pas encore couvertes par le réseau autoroutier et la majorité des aéroports ont été conçus pour le transport des personnes et non celui des marchandises.

La majorité des infrastructures sont à l’image du modèle économique, basé sur la consommation intérieure. Impulser un décollage économique, à l’instar des économies avancées, oblige à repenser les infrastructures pour qu’elles soient orientées vers des secteurs à forte valeur ajoutée, comme l’industrie notamment.

Le développement extraordinaire de Tanger a-t-il créé un déséquilibre régional ou est-ce au contraire une locomotive nationale pour tout le pays ?

Son positionnement géographique, et aussi son historique industriel, ont permis à Tanger de réaliser un développement exceptionnel compte tenu de ton attractivité. Nous ne pouvons pas aujourd’hui parler d’un déséquilibre régional, dans la mesure où cette ville s’est forgé un modèle propre, en exploitant et en profitant de ses atouts et avantages. Encourager Tanger était un choix stratégique qui a permis de renforcer le Branding du Maroc, comme étant une destination pour les IDE et comme étant une économie émergente et prometteuse.

Des secteurs ont beaucoup avancé et d’autres moins : est-ce un point faible pour le Royaume ?

Nous ne pouvons pas imaginer un développement uniforme avec un modèle économique tel que le nôtre, où la valeur ajoutée agricole est dominante et dépendante d’une pluviométrie imprévisible. La sécheresse menace les efforts du développement et devrait être appréhendée comme étant un problème autant structurel que conjoncturel. Par conséquent, et afin de parer à ces disparités sectorielles, il est vital d’accélérer la refonte du modèle économique, pour impulser la diversification et garantir la création permanente des richesses et des opportunités.

Certains observateurs estiment que le Maroc investit trop dans la pierre et pas assez dans l’humain : est-ce une limite de la démarche ?

Je ne suis pas totalement d’accord avec cet avis. Le Royaume a énormément investi dans l’éducation et la formation. La généralisation de la scolarisation en primaire a atteint des niveaux très élevés. Toutefois, sur le plan qualitatif, l’école marocaine souffre de phénomènes qui la handicapent et qui ne lui permettent pas de rentabiliser l’effort financier de l’État : la déperdition scolaire et l’inadéquation des besoins avec les filières et les programmes enseignés. La démarche devrait être repensée dans le cadre de la réflexion en cours, pour refondre le modèle de développement en attaquant des problématiques d’ordre sociétal.

Comment faire le bilan des infrastructures récemment créées ? Comment les évaluer ?

Le bilan doit être appréhendé sous un angle qualitatif et non quantitatif. Certains projets ne sont pas socioéconomiquement rentables, car réfléchis selon une logique qui s’est avérée dépassée. La démarche qualitative permet une évaluation à la fois objective et prospective. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, un projet non rentable actuellement sur le plan économique ne le serait pas éternellement : il pourrait être revu sous l’angle qualitatif et réajusté, afin d’être réorienté vers une vocation autre que celle pensée initialement – servir des zones industrielles au lieu de zones touristiques ou agricoles par exemple.

Les infrastructures sont également des instruments de développement spatial. L’État pourrait repenser ses politiques sectorielles en exploitant et mobilisant les infrastructures existantes. Ce n’est qu’à travers une évaluation qualitative permanente que l’on pourrait garantir un vrai retour sur investissement.

Existe-t-il des pays qui peuvent servir de modèle au Maroc dans le développement de ses infrastructures ?

Les exemples ne manquent pas. C’est d’ailleurs ce qui justifie certains projets, qui sont le fruit de collaborations entre le Maroc et différents pays : le tramway avec la Turquie, les autoroutes avec la Chine, ou le TGV avec la France. Ces projets ont permis un transfert de savoir-faire et surtout l’émergence d’un modèle marocain d’infrastructures qui commence à s’exporter. C’est notamment le cas avec la participation du Maroc dans des chantiers en Afrique subsaharienne, en tant que maître d’ouvrage délégué : aménagement de la baie de Cocody en Côte d’Ivoire et du canal des Pangalanes à Madagastacar, par exemple.

Quels sont, selon vous, les prochains enjeux pour le Maroc dans ce domaine ?

Au regard des orientations économiques du Royaume, qui ambitionne de devenir un pays exportateur en développant les relations Sud-Sud notamment en Afrique subsaharienne, avec l’adhésion à la CEDEAO en perspective, il est impératif de soutenir le transport maritime dans les régions du Sud, afin de profiter de la proximité avec les zones ciblées et d’appuyer l’ambitieux programme de développement de ces régions.

Par ailleurs, le renforcement des infrastructures aériennes destinées au transport des marchandises permettrait d’appuyer l’internationalisation de l’économie marocaine et de viser des partenaires stratégiques, même éloignés géographiquement, comme la Russie ou la Chine.

Enfin, la mise en place de la régionalisation avancée devrait permettre d’impliquer les régions pour penser et exécuter, ou co-exécuter, les infrastructures, afin de rentabiliser les investissements sur les plans quantitatif et qualitatif.

Propos recueillis par Thomas Brun

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