Aziz Daouda: « Une performance au niveau mondial, c’est sept ans de travail »

Ancien athlète, Aziz Daouda a entrainé les plus grands champions marocains : Saïd Aouita, Nezha Bidouane… Après de nombreuses années passées à la tête de la direction technique de la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme, il est aujourd’hui Directeur Technique au sein de la Confédération Africaine d’Athlétisme.

Conjoncture : Comment peut-on expliquer les faibles performances sportives du Maroc ces dernières années ?

Aziz Daouda : Le premier problème, c’est la disponibilité : ni les élèves ni les formateurs ne sont disponibles. Le Maroc est un des rares pays où les enfants restent à l’école de 8h du matin à 6h le soir, ce qui laisse peu de temps aux activités sportives. L’acquisition des capacités motrices se fait à très bas âge et il y a très peu d’activités d’éducation physique dans les jardins d’enfants, car il manque des formateurs spécialisés. De même, il manque des enseignants d’éducation physique dans les écoles primaires. Les besoins en cadres sportifs sont estimés à 45 000 en se basant sur le nombre actuel de pratiquants. Mais si l’on prend en compte la population en âge de pratiquer, les besoins seraient de dizaines de milliers.

L’autre facteur qui explique la situation du Maroc, c’est l’organisation. L’activité sportive au Maroc n’a pas évolué, son organisation, son système de compétition n’ont pas évolué. Et elle ne répond plus aux besoins actuels de la performance sportive. Il est évident que le Maroc va régresser davantage s’il ne prend pas les décisions qui s’imposent et rapidement. Une performance au niveau mondial c’est sept années de travail. C’est pourquoi il faut agir dès aujourd’hui.

 

Quelles sont les pistes pour y remédier ?

Il faut avant tout définir clairement les concepts. La loi de 2009 ne définit pas clairement les concepts, ce qui laisse la porte ouverte aux abus. Aujourd’hui le monde du sport est accessible à des gens qui n’ont rien à voir avec le métier. Le sport est devenu un raccourci politique, un raccourci social pour s’exposer dans les médias et gagner rapidement une notoriété. Aujourd’hui, nous prenons les décisions à la va-vite, nous agissons comme quelqu’un qui a perdu sa mémoire et c’est très grave. Et il ne s’agit pas uniquement de se rappeler les champions, mais de capitaliser sur ce qui a été bon et de corriger ce qui ne l’a pas été.

Le talent est toujours là, il n’y a pas de raison qu’un pays qui a engendré des Saïd Aouita n’engendre pas de nouveaux champions. Statistiquement sur 10 000 habitants, il y a quelqu’un de doué. Il faut aller les chercher, prospecter et les mettre dans les bonnes conditions. Et ce ne sont pas uniquement les conditions matérielles. L’argent n’est qu’une partie de la solution. Nous avons actuellement beaucoup d’infrastructures, l’investissement est fait. Mais beaucoup d’entre elles ne sont pas utilisées, pour des raisons budgétaires ou parce que l’on ne sait pas encore qui va s’occuper de l’entretien : le Ministère, la municipalité, le club ou les fédérations. Nous faisons les choses à la hâte sans études préalables et sans même demander à la population quels sont ses besoins alors qu’il y a par ailleurs des demandes.

Nous avons aujourd’hui le capital humain, les infrastructures et il ne manque que les compétences qualifiées.

 

Quels sont les enjeux pour le Maroc ?

Aujourd’hui le sport peut contribuer au développement du pays et pas uniquement en termes de santé ou d’image. À côté de ces évidences, il y a la manne financière que peut générer le sport. Si le Maroc commence à former des sportifs, il pourra les exporter dans les grands clubs. Nous passons à côté de millions de dollars alors que nous avons le potentiel, nous avons la base qui est la population. C’est un levier d’ascension sociale pour eux et un levier d’ascension économique pour le pays.

Il y a des sports tels que l’escrime, le volleyball qui sont en train de disparaître, phagocytés par le football qui s’accapare tous les moyens et tous les médias. Dans les journaux des années 50, 60 et 70 on trouvait l’athlétisme, la gymnastique… Maintenant quand on ne retrouve que le football, et en plus on ne parle que des scandales, des polémiques. Quand j’étais jeune, j’avais mon nom sur le journal, même pour les petites compétitions à la Casablancaise. Aujourd’hui, on ne parle jamais des jeunes, ceux qui seront champions du monde dans 10 ans. Pour qu’un sportif soit reconnu, il faut qu’il aille faire ses preuves à l’étranger. S’il gagne ici, personne ne s’en soucie. C’est juste normal et c’est à peine si l’on ne se moque pas de lui.

 

Propos recueillis par Nadia Kabbaj

 

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