Un hub logistique international en devenir

Après plus d’une décennie d’investissements colossaux, les infrastructures de transport et de logistique offrent au Maroc un potentiel évident pour se positionner en hub logistique entre l’Europe et l’Afrique. Néanmoins, le secteur doit être beaucoup plus compétitif s’il veut attirer de nouveaux flux internationaux.

Bénéficiant d’une situation géographique idéale entre l’Europe et le reste de l’Afrique, le Maroc affiche depuis plusieurs années son ambition de devenir un hub logistique incontournable entre les deux continents. En effet, son statut avancé avec l’Union européenne et son engagement pour une coopération Sud-Sud, porté par la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, légitiment ce leadership recherché.

Pour développer une telle plateforme d’interconnexion, le Royaume investit sans cesse dans les infrastructures et entretient une dynamique susceptible d’attirer de plus en plus de flux internationaux.

Des infrastructures maritimes à la hauteur

Depuis plus d’une décennie, le Maroc multiplie ainsi les efforts pour se doter d’équipements de transport et de logistique de niveau international. Pilier du commerce mondial, le réseau maritime y a notamment pris une envergure exceptionnelle grâce à Tanger Med, qui est devenu le 1er port à conteneurs de tout le bassin méditerranéen. Ce complexe portuaire, situé sur le détroit de Gibraltar et connecté à plus de 180 ports mondiaux, offre d’importantes capacités de traitement : 9 millions de conteneurs, 7 millions de passagers, 700 000 camions et 1 million de véhicules par an. En outre, la plateforme est dotée d’une zone franche logistique de 300 ha, idéale pour favoriser l’implantation de bases destinées à couvrir l’Europe, la Méditerranée et l’Afrique. Et l’ambition du Maroc ne s’arrête pas là, puisque, dans le cadre de la stratégie nationale portuaire, d’autres grands projets seront menés d’ici 2030, tels que les nouveaux ports de Nador West Med ou Dakhla Atlantique (voir article suivant), afin de renforcer le réseau portuaire existant.

Selon Christophe Colloc, directeur général de CMA-CGM Maroc, « ces infrastructures sont attractives pour les grandes entreprises internationales, avec un maillage routier efficace, de grandes surfaces logistiques et des connexions maritimes avec le monde entier ».

Les réseaux routiers et ferroviaires en extension

Par ailleurs, à l’intérieur des terres, les routes et les chemins de fer se développent pour offrir une interconnexion de plus en plus fine entre les ports, les aéroports et les différentes zones logistiques. Depuis l’installation de l’usine Renault à Tanger il y a 10 ans, le transport ferroviaire de voitures est par exemple devenu incontournable.

Aujourd’hui, après l’installation de l’usine Peugeot à Kénitra, ce sont près de 500 000 véhicules qui sont transportés chaque année par l’Office National des Chemins de Fer (ONCF). Là encore, le Maroc veut aller plus loin, et notamment plus au sud. En janvier dernier, le Ministre du Transport et de la Logistique, Mohamed Abdeljalil, a en effet indiqué que la réalisation de la voie ferrée reliant Marrakech et Agadir est l’une des priorités du plan de l’ONCF.

« Le Royaume possède d’indéniables atouts, estime Christophe Colloc, tels que la stabilité politique, les infrastructures, les accords de libre-échange, les stratégies sectorielles ou encore les ressources humaines, qui font de lui une place privilégiée pour les entreprises internationales qui souhaitent s’y installer. Le Maroc est en train de devenir un hub incontournable. » Le Groupe CMA-CGM, qui est présent dans le pays depuis 1983, envisage d’ailleurs de s’y développer davantage : « nous occupons aujourd’hui une position de leader sur le transport maritime, en étant notamment le premier transporteur de produits agricoles marocains à l’export, et nous avons aussi l’ambition d’y devenir un leader dans la logistique, avec notre filiale CEVA Logistics ».

Une connexion facilitée avec l’Europe

Il faut dire aussi que la proximité géographique de l’Europe offre différentes solutions pour l’acheminement des marchandises. Au-delà du complexe de Tanger Med, et ses atouts logistiques indiscutables, le Maroc ne se situe qu’à 14 km de l’Espagne et peut ainsi faire traverser de nombreux camions. De plus, en rajoutant le réseau ferroviaire et les aéroports, le Royaume permet un transport multimodal particulièrement apprécié par les opérateurs pour massifier les flux au sein des zones logistiques.

Autre acteur international présent dans le pays depuis les années 1980, Dachser Maroc est également convaincu par le potentiel du Royaume : « nous faisons parfaitement le lien entre l’Europe, où nous disposons du réseau le plus étendu, et le Maroc, où nous accompagnons nos clients sur toute la chaîne logistique en notre nom propre, avec des départs hebdomadaires, voire quotidiens vers la France », explique son Directeur Général, M’Hamed Chraibi. « Cela offre une grande flexibilité pour les industriels et même les petits donneurs d’ordre », poursuit-il.

En plus, d’après lui, « le Maroc, grâce notamment à Tanger Med, est bien positionné pour les flux monde – monde, avec la possibilité de faire de la manipulation de marchandises tout en étant dans une fiction d’extraterritorialité ». Cette option permet ainsi aux opérateurs internationaux de regrouper des flux en provenance de toute la planète, pour les restructurer et les rediriger ensuite vers d’autres régions du globe, sans contraintes.

Le développement des flux vers l’Afrique

Parmi eux, les flux vers l’Afrique s’intensifient et viennent s’ajouter à ceux générés par le transport des marchandises produites au Maroc et exportées vers le reste du continent. Ainsi, environ 40 % des flux conteneurisés traités actuellement à Tanger Med ont pour origine ou destination l’Afrique, avec des connexions hebdomadaires vers une quarantaine de ports dans 20 pays.

« En ce qui concerne les échanges entre le Maroc et l’Afrique, explique M’Hamed Chraibi, nous avons des flux quotidiens en aérien et en maritime. Il s’agit de productions marocaines qui partent à l’export ou bien des flux monde – monde, qui bénéficient notamment de notre entrepôt logistique de 6 000 m2 à Tanger Med. Cela permet par exemple à des marchandises provenant d’Asie d’être ensuite envoyées en Europe, au Maroc ou encore en Afrique de l’Ouest. »

S’ils sont, jusqu’à présent, moins utilisés, les camions demeurent eux aussi un atout pour le Maroc, en particulier pour les flux à destination ou en provenance du continent africain. Mais il s’agit là d’une affaire de spécialistes et peu d’opérateurs le proposent.

Spécialiste des routes africaines

Abdeslam Ibn Jawhar, Directeur Général d’Anas Transport, est de ceux-là : « je travaille avec ces pays depuis les années 1990 et nos chauffeurs connaissent très bien le terrain, avec ses contraintes et ses risques. De plus, nous avons ouvert plusieurs bureaux régionaux qui nous permettent d’être plus efficaces localement et d’assurer un meilleur suivi des transports ». Il explique ainsi que ses camions remplissent des missions très spécifiques : « nous livrons aussi bien les Casques bleus au Mali que des industriels miniers ou pétroliers en Afrique de l’Ouest. De même, nous transportons, en retour, des fruits du Sénégal vers l’Europe, en complément des voies maritimes qu’ils empruntent habituellement. »

Pour lui, le transport routier est une pièce importante du hub logistique que représente le Royaume : « la position du Maroc et ses infrastructures dans le Sud permettent d’assurer parfaitement la logistique, avec de grandes zones de stockage et le transport multimodal. Nous proposons par exemple à nos clients d’utiliser à la fois le transport maritime et les camions qui sont plus flexibles. Une marchandise qui arrive au port d’Agadir peut ainsi être transportée par la route jusqu’en Europe si nécessaire. »

Intéressantes perspectives post-Covid

En plus des infrastructures de transport et de logistique, le Maroc a également mis en place des zones d’accélération industrielles (ZAI) qui s’appuient justement sur les hubs locaux. M’Hamed Chraibi rappelle ainsi qu’« au-delà du port, Tanger Med se positionne comme un pôle économique, avec plusieurs ZAI à moins de 80 km. La proximité d’un tel hub logistique est en effet un argument pour attirer les industriels. L’exemple de l’écosystème automobile qui s’y est créé montre la pertinence de la démarche. » D’autres zones, telles que la ZAI aéronautique près de l’aéroport de Casablanca, confirment que l’argument logistique fonctionne bien pour attirer les Investissements directs étrangers (IDE) et ainsi massifier les flux.

Depuis le début de la pandémie, cette tendance semble se renforcer, sous l’impulsion des entreprises européennes qui souhaitent relocaliser une partie de leur production à proximité de leurs pays, pour plus de flexibilité. Dans cette perspective, selon Christophe Colloc, « l’industrie marocaine est particulièrement bien positionnée. Séparé seulement par 14 km de mer de l’Espagne, le Royaume se voit devenir une base arrière industrielle de l’Europe (…) Une relocalisation dans la région Europe-Méditerranée serait un bon compromis entre les bas coûts de l’éloignement et ceux, très élevés, de la toute proximité. »

Le Maroc comme base logistique

Dans ce scénario, le Maroc pourrait donc renforcer sa position de hub logistique international, d’autant plus que, selon Hicham Mellakh, président de la Commission compétitivité logistique et énergétique de la CGEM, certaines sociétés internationales pourraient également venir uniquement pour bénéficier des infrastructures logistiques (lire son interview par ailleurs). Une entreprise comme Decathlon, par exemple, a montré la voie dès 2017 en ouvrant un centre logistique de 20 000 m2 à Tanger Med pour approvisionner le Maroc et plusieurs pays d’Afrique notamment. Cinq ans plus tard, le groupe français a doublé la superficie de son hub et exporte des millions de produits vers le reste du continent : Congo, Côte d’Ivoire, Ghana, Kenya, Sénégal, Afrique du Sud, etc.

D’autres distributeurs, tels que 3M ou Sharabati Denim, ainsi que des logisticiens comme DHL, Gefo ou Nippon Express se montrent également très satisfaits de leur expérience marocaine, ce qui est de nature à convaincre encore de nouvelles multinationales.

Des progrès attendus pour le NMD

Toutefois, en dépit des grandes infrastructures et des perspectives encourageantes, des progrès sont attendus pour concrétiser l’ambition du Royaume. En ce sens, en 2021, la Commission spéciale sur le nouveau modèle de développement (NMD) n’a pas manqué d’égratigner le secteur dans son Rapport général : « l’ambition économique du Nouveau Modèle de Développement est de faire de l’économie marocaine un hub multisectoriel ancré dans les chaînes de valeurs internationales. La réalisation de cet objectif est largement tributaire de la capacité à moderniser et à structurer le secteur de la logistique pour améliorer sa performance et réduire ses coûts. » La Commission propose alors une réforme ciblant les principaux dysfonctionnements qui pénalisent selon elle la compétitivité logistique : nouvelle gouvernance du secteur, meilleure structuration des flux, consolidation des acteurs nationaux et émergence d’acteurs internationaux, ou encore extension territoriale du transport ferroviaire.

Ces recommandations devraient être intégrées dans la Stratégie nationale de développement de la compétitivité logistique pour espérer porter leurs fruits. En effet, cette stratégie, lancée en 2010, est régulièrement critiquée par les opérateurs, qui déplorent ses retards, ses objectifs peu adaptés au monde d’aujourd’hui et son absence d’évaluation depuis sa mise en œuvre. Pourtant, il y a urgence à progresser, notamment au niveau des coûts : actuellement, au Maroc, celui de la logistique se situe entre 18 et 20 % du PIB, très loin des 15 % initialement visés pour 2015. Il s’agit là d’un vrai handicap pour espérer attirer plus de flux, puisque bien d’autres pays ne dépassent pas les 15 %.

Améliorer la compétitivité

Pour Hicham Mellakh, les prix élevés s’expliquent principalement par deux facteurs : l’absence de masse critique, qui déséquilibre les flux, et l’atomisation du secteur, caractérisé par la présence de très nombreux petits opérateurs, souvent précaires, voire informels. Sur ce dernier point, une professionnalisation du domaine est attendue depuis longtemps et c’est l’un des objectifs de l’Agence Marocaine de Développement de la Logistique (AMDL), qui multiplie les programmes de soutien et d’accompagnement des petites entreprises, notamment par la formation (lire l’interview de son directeur général).

Parmi les chantiers prioritaires, celui de la digitalisation est plus que jamais d’actualité. Après deux ans de pandémie, les pratiques internationales ont encore progressé et plus aucun acteur marocain ne peut rester en marge. Les administrations marocaines ont montré l’exemple, par exemple avec le service PortNet qui permet de dématérialiser plus de 70 % de la chaîne d’import-export. D’après Christophe Colloc, DG de CMA-CGM Maroc, cette tendance devra se poursuivre pour améliorer globalement la compétitivité du secteur : « il faudrait développer davantage les moyens logistiques et accélérer les chantiers de dématérialisation et facilitation des procédures, améliorer la connectivité avec les autres écosystèmes d’échange d’informations portuaires de par le monde et la mise en place de moyens matériels et immatériels attractifs d’investissements. »

Faire connaître l’offre du Maroc

Enfin, pour massifier les flux et faire du pays une destination logistique incontournable, il est indispensable de faire connaître l’offre du Royaume à travers le monde, explique Hicham Mellakh. Une vision partagée par M’Hamed Chraibi, DG de Dachser Maroc : « pour aller plus loin, le Maroc doit donner plus de visibilité internationale à ce qu’il est capable de produire et de faire. Le lancement de la marque Morocco Now et son plan d’action devrait répondre à cette problématique ».

Créée en octobre 2021 par l’Agence Marocaine de Développement des Investissements et Exportations (AMDIE), cette nouvelle marque économique a en effet pour mission de bâtir le positionnement du Maroc dans l’échiquier du commerce mondial. La logistique y occupe une place importante et les différentes campagnes de communication internationales devraient contribuer à promouvoir le Royaume comme hub de référence.

Thomas Brun

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