Tourisme – Après la crise, la nécessaire mutation

Le secteur touristique voit le bout du tunnel 

Après deux années catastrophiques, durant lesquelles la pandémie de Covid-19 a pratiquement réduit à néant l’activité touristique du pays, le secteur semble prêt à rebondir. Quelques semaines après la réouverture des frontières, les acteurs publics et privés espèrent un rapide retour à la normale et se projettent déjà vers une nouvelle stratégie sectorielle.

Jusqu’en février 2020, le tourisme était l’un des piliers de l’économie marocaine. Accueillant près de 13 millions de visiteurs internationaux en 2019, le secteur contribuait à hauteur de 7 % au PIB (11 % si l’on ajoute le tourisme national) et de 20 % aux exportations des biens et services. Il réalisait également plus de 78 milliards de dirhams de recettes en devises et employait 550 000 personnes, soit 5 % de la population active du pays. Autant dire que la fermeture des frontières et le confinement, débutés en mars 2020 en raison de la pandémie de Covid-19, ont provoqué un séisme dans le secteur.

Secteur le plus sinistré du Royaume

S’il est encore difficile de quantifier précisément les pertes financières, alors que les frontières ne sont rouvertes que depuis trois mois, quelques chiffres permettent néanmoins d’estimer l’ampleur des dégâts. Ainsi, seuls 3,7 millions de personnes ont visité le Maroc en 2021, après avoir été 2,7 millions en 2020, soit une chute de 79 % par rapport à 2019. D’après l’Office des Changes, les recettes du tourisme se sont élevées à 34,3 milliards de dirhams en 2021, enregistrant une baisse de 6 % par rapport à 2020 et de 56,5 % par rapport à 2019. Selon le ministère du Tourisme, cela correspond à une perte globale de 90 milliards de dirhams de rentrées en devises. Plus largement, la Confédération Nationale du Tourisme (CNT) estime que le manque à gagner de l’industrie touristique se monte à 160 milliards de dirhams.

Au-delà des chiffres, ce sont tous les opérateurs qui ont été durement touchés au sein du secteur le plus sinistré du Royaume. Agences, hôtels, clubs, restaurants, transporteurs touristiques, loueurs de véhicules ou encore guides et entreprises de loisirs : beaucoup sont en grande difficulté ou ont tout simplement mis la clé sous la porte, faute de recettes et de visibilité depuis 2 ans. Ainsi, Othman Cherif Alami, président du Conseil régional du tourisme de Casablanca-Settat, estime qu’il y a eu 30 % de fermetures définitives chez les très petites entreprises (lire l’entretien ci-après).

Des aides difficiles à obtenir

Dès le début du confinement, en mars 2020, et jusqu’à la fin de l’année 2021, différentes aides ont été mises en place pour soutenir le secteur. La plus emblématique est l’indemnité forfaitaire de 2 000 dirhams versée par la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) aux salariés des entreprises en difficulté. Mais, comme l’explique Abdelaziz Samim, Directeur Général de la Fédération Nationale de l’Industrie Hôtelière (FNIH), son obtention n’était pas évidente, puisque la condition pour en bénéficier était que les entreprises conservent 80 % de leurs effectifs d’avant la crise (lire l’entretien). Or, avec une activité à l’arrêt et sans visibilité, il était difficile de conserver les collaborateurs, qui, par ailleurs, étaient tentés de changer de domaine pour subvenir à leurs besoins. Quant aux autres aides, reposant notamment sur des reports de charges et des crédits garantis par l’État, « elles n’ont pas pu bénéficier à toute la chaîne de valeur », souligne Othman Cherif Alami.

Plan d’urgence du Ministère

En janvier dernier, alors que les frontières du Maroc étaient à nouveau fermées et que les opérateurs s’apprêtaient à boucler une 2e année catastrophique, le ministère du Tourisme a annoncé un plan d’urgence de 2 milliards de dirhams. Celui-ci s’articule autour de cinq mesures phares : le prolongement de l’indemnité forfaitaire de la CNSS pour le premier trimestre 2022, le report des charges sociales pendant 6 mois, l’établissement d’un moratoire relatif aux échéances bancaires sur une durée pouvant aller jusqu’à un an (pour les hôteliers et transporteurs touristiques), la prise en charge par l’État de la taxe professionnelle due par les hôteliers en 2020 et 2021, et, enfin, l’octroi d’une subvention de l’État au secteur de l’hôtellerie pour un montant global d’un milliard de dirhams. Selon Abdelaziz Samim, cette dernière aide est fondamentale pour permettre aux établissements d’hébergement de préparer le retour des touristes dans les meilleures conditions après avoir connu parfois deux ans de fermeture.

Une reprise encourageante

Mais la véritable mesure attendue par tous les acteurs pour sauver le secteur était la réouverture des frontières. Et c’est chose faite depuis le 7 février 2022. Dès lors, tous les regards se sont tournés vers les touristes internationaux et les compagnies aériennes, que l’on craignait méfiants après les fermetures soudaines connues ces deux dernières années. Mais il n’en est rien, et tous semblent répondre présents. Ainsi, Pierre-Marie Coupry, créateur de desert-maroc.com, observe que la fréquentation de son site au premier trimestre 2022 est revenue au même niveau qu’avant la crise. Il a même constaté à partir du 10 février une hausse de 18 % par rapport à 2019, qui était pourtant une année record pour le portail. L’intérêt des touristes s’est rapidement propagé aux compagnies aériennes, avec un taux de récupération de 50 % par rapport aux vols de 2019 durant les deux premières semaines de réouverture. Depuis, le rythme progresse peu à peu et plusieurs compagnies, telles que Transavia, Ryanair ou Easyjet, ont même prévu d’augmenter leurs capacités par rapport à 2019.

Seul bémol, l’exigence d’un test PCR de moins de 48 heures en plus d’un pass vaccinal constitue un frein pour les arrivées de touristes. Ceux-ci peuvent en effet se tourner vers d’autres destinations qui nécessitent uniquement l’un des deux documents. Pour Othman Cherif Alami, cette contrainte freine près d’un client sur deux et explique, en partie, que 40 % des hébergements de Marrakech étaient vides durant les dernières vacances internationales. Un assouplissement des conditions d’entrée sur le territoire est donc vivement attendu par les opérateurs, car bien des réservations de l’été en dépendent.

Des perspectives prometteuses

En attendant, l’Office National des Aéroports (ONDA) indique dans son dernier communiqué que l’année 2022 se présente « sous de très bons auspices », avec un taux moyen prévisionnel de récupération de 75 % par rapport à 2019. En outre, l’Office annonce que la saison d’été sera marquée par la création de 48 nouvelles lignes, dont 2 à Casablanca, 12 à Marrakech et 11 à Agadir. De son côté, Royal Air Maroc a déclaré renforcer son programme de vols pour les prochains mois afin d’accompagner la reprise du trafic. Ainsi, la compagnie nationale proposera 6 millions de sièges sur 80 liaisons aériennes, couvrant alors 90 % de son réseau de 2019.

Si la prudence reste de mise, eu égard au caractère imprévisible de la pandémie, les différents acteurs estiment que le Royaume pourrait de nouveau atteindre les 13 millions de visiteurs en 2023, avant de les dépasser en 2024.

Le ministère et l’ONMT sur tous les fronts

Pour y parvenir, le ministère et l’Office National Marocain du Tourisme (ONMT) ne ménagent pas leurs efforts. Durant ces derniers mois, le Maroc a par exemple conclu plus d’une trentaine d’accords internationaux pour attirer toujours plus de touristes étrangers. Des pays comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, mais aussi Israël, ont ainsi été particulièrement visés. De même, au niveau national, l’ONMT a signé une convention de partenariat avec la CNT pour dynamiser le secteur. Cette initiative permettra notamment « la création de deux Task Forces visant à renforcer la présence de la destination Maroc auprès des prescripteurs de voyages internationaux », déclare la Confédération.

Enfin, la communication est également très présente dans la démarche du ministère. Après avoir lancé la marque « Ntla9awfbladna » en 2020, pour promouvoir le tourisme interne, et la marque « Tourism in Action » dédiée au B2B en 2021, l’ONMT vient de dévoiler, en avril 2022, une vaste campagne internationale. Intitulée « Maroc, Terre de Lumière », la nouvelle marque du tourisme marocain a pour objectif de « positionner le Maroc parmi les destinations touristiques mondiales les plus convoitées et à renforcer son image tendance, surtout auprès des nouvelles générations de voyageurs », précise l’Office.

Lancée simultanément dans 19 pays, cette nouvelle campagne se décline sur de nombreux supports et apparaît dans des lieux prestigieux tels que Times Square à New York, Piccadilly Circus à Londres, ou encore la Plaza del Callao à Madrid, mais aussi sur les taxis londoniens, les bus français et les tramways italiens.

Des difficultés antérieures à la pandémie

Au-delà des prochaines années, qui devraient marquer un retour au niveau de 2019 grâce à l’arrivée de 13 millions de touristes, se pose la question d’une nouvelle stratégie pour le tourisme marocain. En effet, si le secteur progressait régulièrement avant la pandémie, il était encore très loin des objectifs fixés par la Vision 2020, et notamment des 20 millions de touristes annuels.

Il s’agit là d’un des constats réalisés par le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) dans son rapport intitulé « Le tourisme, levier de développement durable et d’intégration – Pour une nouvelle stratégie nationale du tourisme », publié en décembre 2020. Il indique également que « le rapport économique et financier, qui accompagne la Loi de Finances 2020, explicite l’existence d’un écart non négligeable par rapport aux ambitions initiales de la Vision 2020, à la fois en lien avec la capacité hôtelière limitée, le problème de gouvernance, principalement à l’échelle territoriale, et la persistance de l’informel qui affecte la qualité de l’offre touristique nationale ».

Par ailleurs, le CESE relève d’autres difficultés pour le secteur telles que la « problématique de la triple concentration » : concentration géographique de 60 % de l’activité à Marrakech et Agadir, concentration en termes de pays émetteurs, 52 % des touristes venant de France ou d’Espagne, et, enfin, concentration au niveau de la saisonnalité des nuitées touristiques qui entraîne de l’instabilité économique. Dans son rapport, le Conseil constate également des défaillances majeures dans le pilotage stratégique du secteur, une compétitivité insuffisante, un dispositif de promotion et de commercialisation dépassé, un capital humain peu qualifié, ou encore un manque de durabilité du point de vue opérationnel.

Une nouvelle stratégie attendue

Afin de répondre à ces nouveaux enjeux, le CESE a rencontré les principaux acteurs du secteur et émis différentes recommandations. Il propose ainsi d’élaborer une nouvelle stratégie sectorielle, avec « l’ambition de promouvoir un tourisme durable qui renforce la résilience de l’économie nationale face aux risques économiques, financiers, environnementaux et sanitaires ; intègre la population locale, principalement les femmes et les jeunes dans la création de la richesse et de l’emploi décent ; et améliore le positionnement touristique des régions et des destinations à l’échelle nationale et internationale ». Pour ce faire, en plus de mettre en place une gouvernance intégrée de la stratégie, le CESE préconise de développer un tourisme durable et responsable, de favoriser le tourisme national, de renforcer la digitalisation du secteur, de former le capital humain et d’opter pour la territorialisation comme cadre de la mise en œuvre de la stratégie.

Le tourisme interne plébiscité

Parmi ces axes, celui du tourisme national a particulièrement été évoqué durant la pandémie. En effet, tandis que les frontières du Royaume ont longuement été fermées, c’est vers les résidents que se sont tournés les opérateurs pour espérer compenser en partie leurs pertes. La Direction des Études et des Prévisions Financières (DEPF) du Ministère de l’Économie et des Finances y a d’ailleurs consacré un policy brief en février dernier : « Potentiel du tourisme interne en tant que levier de relance post covid-19 ».

D’après le document, « malgré les incertitudes et les mesures sanitaires restrictives différenciées au niveau territorial, le tourisme interne a joué un rôle d’amortisseur durant la crise du Covid-19 ». Pourtant, « son potentiel demeure inexploité au regard de son importance à l’international ». Aussi, la DEPF recommande notamment de mobiliser les acteurs publics et privés pour développer des offres plus adaptées aux ménages marocains, tout en soutenant leur pouvoir d’achat, car leur accessibilité au tourisme est très inégale. Là encore, la Vision 2020, et son plan Biladi censé créer une offre d’hébergement répondant aux besoins des nationaux, est citée pour son manque de résultats.

La nécessité de tirer collectivement les leçons des précédentes stratégies, 2020 comme 2010 (puisque cela n’a jamais été fait), apparaît comme une étape incontournable pour envisager une nouvelle approche, susceptible de développer rapidement le secteur touristique une fois la page de la pandémie tournée. C’est donc dès à présent que tous les acteurs doivent se concerter pour dessiner le tourisme marocain de demain.

Thomas Brun

Articles à la une