Tourisme – Après la crise, la nécessaire mutation

Entretien avec Othman Cherif Alami

« Nous estimons que 30 % des TPME du secteur ont fermé définitivement durant la crise »

Entretien avec Othman Cherif Alami, Président du Conseil régional du tourisme de Casablanca-Settat et Président du Groupe Investour

Comment le secteur touristique a-t-il traversé ces deux dernières années, marquées par une activité extrêmement faible en raison de la pandémie ?

Pendant deux ans, en l’absence de chiffre d’affaires, les acteurs ont composé avec les différentes aides. Les indemnités forfaitaires de 2 000 dirhams étaient bienvenues, tout comme les reports des échéances fiscales et sociales, indispensables pour la survie des entreprises. Quant aux crédits Relance et Oxygène, ils ont été utilisés, mais malheureusement pas par toute la chaîne de valeur : beaucoup d’entreprises n’y ont pas eu accès et sont aujourd’hui en grande difficulté, notamment de très petites entreprises (TPME), voire des PME.

Il faudrait d’ailleurs faire un bilan : nous estimons que 30 % des TPME (petits hôtels, restaurants, riads, bivouacs, transporteurs touristiques, loueurs de véhicules…) du secteur ont définitivement fermé pendant la période et elles vont beaucoup manquer lorsque l’activité reprendra normalement. Nous risquons d’avoir des ruptures dans la chaîne de valeur. »

Les nouvelles aides annoncées sont-elles suffisantes ?

Compte tenu de la situation depuis deux ans et de l’importance du secteur touristique au Maroc, qui fait également fonctionner de nombreux autres secteurs, ces aides sont insuffisantes. Nous parlons tout de même d’une industrie qui attire chaque année près de 80 milliards de devises. Donc les deux milliards de subventions annoncés semblent assez faibles. Mais nous ne baissons pas les bras et continuons à chercher des solutions pour obtenir des financements et soutenir le secteur.

Les pouvoirs publics, et notamment l’ONMT, multiplient les initiatives pour relancer l’activité : quel regard portez-vous sur ces actions ?

Après deux années de pandémie très difficiles pour le secteur, l’ONMT est parfaitement dans son rôle pour reconstruire des ponts avec les marchés émetteurs, notamment en Europe, et amorcer une nouvelle dynamique. La reconduction des contrats de co-marketing avec les grandes compagnies aériennes est de très bon augure et démontre la confiance des professionnels pour la reprise du tourisme marocain.

Que manque-t-il encore pour accélérer cette reprise ?

Aujourd’hui*, nous souhaiterions une simplification des mesures sanitaires pour entrer au Maroc : soit un test PCR, soit un pass vaccinal, comme ce qui vient d’être décidé pour le transport maritime. Car demander les deux à la fois est très contraignant pour les voyageurs : cela représente une complication logistique pour réaliser les tests, un surcoût de 60 à 90 euros par personne et un risque supplémentaire d’annulation. Nous estimons que ce dispositif freine de 30 à 40 % l’arrivée de touristes.

Cette augmentation permettrait à de nombreux établissements de passer un cap et de faire à nouveau appel au personnel intérimaire, qui n’est pas encore vraiment sollicité pour le moment. N’oublions pas que ces derniers peuvent représenter 50 % des employés lorsque l’activité est élevée. »

Au-delà de cette reprise, comment renforcer le tourisme pour les prochaines années ?

« Il faut continuer à investir dans cette grande industrie, pourvoyeuse d’emplois, de devises et de beaucoup de valeur ajoutée. Après les Visions 2010 et 2020, quoiqu’on puisse en dire en termes de bilan, nous étions à 13 millions de passagers en 2019, soit le premier pays d’Afrique. Il est donc important de reprendre cette dynamique en augmentant le budget de l’ONMT pour les trois prochaines années, en attendant de relancer complètement le secteur.

De plus, nous avons besoin d’une nouvelle stratégie pour la compétitivité du tourisme marocain, avec par exemple une fiscalité revue, des abattements, une TVA plus basse… car nous devons arriver à compenser les pertes drastiques des deux dernières années.

Par la suite, nous devrons construire une nouvelle vision du secteur, avec une dimension régionale beaucoup plus forte cette fois-ci. Les territoires doivent prendre le leadership à travers la régionalisation avancée. C’est un nouveau modèle de développement touristique à bâtir. Nous devons faire le bilan des vingt dernières années, car cela n’a jamais été fait, pour analyser le positif comme le négatif, en vue de provoquer une rupture qui amènera une nouvelle dynamique créatrice d’emplois. »

Vous présidez le Conseil Régional du Tourisme de Casablanca-Settat : quelles sont les pistes pour améliorer et diversifier l’offre dans cette région ?

Ce territoire touristique possède bien des atouts et nous menons son développement avec beaucoup d’enthousiasme ! Il existe des opportunités en termes de tourisme d’affaires et de tourisme de loisirs, mais aussi de tourisme rural. Par exemple, notre Région dispose de huit barrages, de 250 km de côtes balnéaires entre Oualidia et Bouznika, des forêts de Benslimane et Bouskoura…. Quant à Casablanca, après dix années de grands travaux, elle retrouve un certain attrait. Les projets y sont nombreux, notamment pour le tourisme d’affaires, avec entre autres un palais des congrès. Nous pouvons en refaire une ville internationale incontournable !

La situation est encore difficile pour les entreprises du secteur : comment Investour** appréhende-t-elle cette période ?

Notre groupe a fait preuve de beaucoup de résilience pendant la pandémie et nous avons pu résister à la crise. À présent, nous devons rembourser les crédits contractés durant cette période, mais nous espérons tout de même de nouveau investir à partir de 2023.

En ce qui concerne notre stratégie, nous poursuivons notre transformation digitale et la plaçons au cœur de notre démarche. Nous sommes par exemple très fiers de la société Fractalite, dont les ingénieurs marocains ont développé une plateforme internationale de réservations très performante, connectée à tous les segments de l’industrie touristique et utilisée par de grands opérateurs européens, africains et bientôt asiatiques.

*interview réalisée le 19 avril 2022

**Investour Holding : Atlas Voyages, Valeria Resort Club, Atlas Rider, Fractalite et We MICE you.

Propos recueillis par Thomas Brun

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