Secteur textile au Maroc 

Textile : après la crise, de nouvelles opportunités

Durement impacté par la pandémie de Covid-19, le secteur textile s’est distingué, au cœur de la crise, par sa flexibilité et son efficacité. Il a en effet su s’adapter pour répondre aux besoins de la population et produire quotidiennement des millions de masques. Aujourd’hui, alors que se redessine la cartographie du « sourcing » mondial, le Maroc a tous les atouts pour devenir un acteur de premier plan.

Secteur phare de l’industrie marocaine, le textile a été touché de plein fouet par la pandémie de Covid-19, faisant craindre le pire à ses opérateurs. Pourtant, 18 mois après le début de la crise sanitaire, il démontre sa grande résilience et renoue avec la croissance. Plus encore, durant le premier semestre 2021, le Maroc est le pays qui a enregistré la plus forte augmentation de ses exportations textiles vers l’Europe, avec plus 23 %, renforçant ainsi sa position de partenaire clé de l’Union européenne.

Annoncée fin juin 2021 par le Ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie Verte et Numérique, Moulay Hafid Elalamy, lors du 3e Rendez-vous de l’Industrie, la nouvelle a rassuré les opérateurs. Car, comme il l’a rappelé : « le secteur de l’habillement et du textile est historique au Maroc. On pourrait le qualifier d’une des colonnes vertébrales de l’industrie nationale ». En effet, ce secteur, qui regroupe 1 628 entreprises employant 189 000 personnes (soit 22 % des emplois de l’industrie nationale), génère un chiffre d’affaires de 50,48 milliards de dirhams, 36,5 milliards de dirhams d’exportations, ainsi qu’une valeur ajoutée de 15,88 milliards de dirhams.

Une restructuration réussie grâce au Plan d’Accélération Industrielle

Ces bons résultats sont, en partie, le fruit du Plan d’Accélération Industrielle (PAI), lancé par le Ministère, sur la période 2014 – 2020. Cette initiative, menée en étroite collaboration avec l’Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement (AMITH), a notamment permis de restructurer le secteur autour de six écosystèmes : « fast fashion », maille, distribution, denim, textile à usage technique et textile de maison. Au sein de chacun d’entre eux, des partenariats conclus entre le Ministère et les entreprises avaient pour objectif d’accroître les investissements, de créer et pérenniser les emplois, d’augmenter les exportations, de valoriser et développer les marques marocaines ou encore de démarcher de nouveaux donneurs d’ordres internationaux.

D’après le Ministère, les résultats sont au rendez-vous : entre 2014 et 2020, plus de 116 500 postes ont été créés, dépassant l’objectif initial de 100 000 emplois. Durant cette période, l’export a également progressé de 5,5 milliards de dirhams, alors que 5 milliards étaient visés. De même, le Ministère a accompagné le déploiement de 203 projets d’un montant total de 5,4 milliards de dirhams d’investissements. Selon les projections, ces projets devraient générer, à terme, plus de 31 000 emplois et 12 milliards de dirhams de chiffre d’affaires, dont 8 à l’export. Il est également intéressant de noter que l’écosystème de la « fast fashion » concentre 52 % des investissements, tandis que celui du textile à usage technique, qui en représente 17 %, émerge comme une filière prometteuse au Maroc.

2020, chaotique et héroïque

Dans ce contexte, la pandémie de Covid-19 est venue porter un coup d’arrêt brutal à la croissance du secteur. Dans un premier temps, le confinement a paralysé l’ensemble des usines, comme partout, et la chute drastique de la consommation à travers le monde a provoqué l’annulation de nombreuses commandes au Maroc.

Puis, en réponse à l’appel de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le secteur s’est mobilisé pour fabriquer des équipements de protection, et notamment les masques dont le port a été rendu obligatoire dans le cadre des gestes barrières. Pour Fatima-Zohra Alaoui, Directrice générale de l’AMITH (lire l’entretien ci-après), « ce fut une période exceptionnelle, bien que difficile. Le Maroc avait besoin de millions de masques dans des délais très courts et la situation était extrêmement complexe : confinement généralisé, déplacements sur autorisation, capacités limitées dans les usines, mesures barrières… ». De plus, les frontières étant fermées, il a fallu trouver le tissu localement.

L’histoire retiendra que c’est grâce à l’interdiction des sacs en plastique dans les commerces, il y a quelques années, que plusieurs entreprises fabriquaient des sacs en tissu non tissé et ont pu rapidement s’adapter et produire des masques dans cette même matière.

Ensuite, l’ensemble du secteur a pris le relai pour répondre aux besoins du Royaume et même au-delà : « nos deux laboratoires dédiés au textile (ESITH et CTTH), avec l’appui d’IMANOR, se sont mobilisés 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 pour mettre en place des normes alignées avec les standards internationaux (ce qui a également permis d’exporter) ainsi que pour certifier les masques produits en un temps record ». Après quelques semaines de confinement, le Maroc produisait 20 millions de masques chaque jour, une performance saluée à travers le monde. L’AMITH, qui avait créé une plateforme digitale pour mettre en relation les producteurs de tissus et les fabricants de masques, souligne l’exemplarité des opérateurs : « les textiliens marocains, ainsi que l’ensemble de leurs partenaires publics et privés, ont démontré leur grande citoyenneté et n’ont ménagé aucun effort, nuit et jour, pour assurer très rapidement l’autosuffisance en masques sur le marché marocain », raconte Fatima-Zohra Alaoui.

Profiter des « relocalisations »

Au niveau mondial, la crise sanitaire bouscule aussi le secteur et les donneurs d’ordres internationaux tendent à modifier leurs stratégies : l’expérience des différents confinements, et donc de la fermeture des frontières et des magasins non essentiels, les a amenés à reconsidérer la gestion de leurs stocks. Aujourd’hui, les grandes marques privilégient les petits volumes et la possibilité de se réapprovisionner rapidement. Comme dans de nombreuses industries, un phénomène de « relocalisation » est à l’œuvre, notamment en Europe, et le Maroc, en tant que fournisseur de proximité, a une carte à jouer.

En effet, quand le « sourcing » asiatique se montre performant pour de gros volumes, nécessitant plusieurs mois, le « sourcing » marocain, à quelques kilomètres, permet de plus petites commandes, en quelques semaines, et un réassort rapide. Ainsi, avec la reconfiguration internationale du secteur, le prix de la main-d’œuvre n’est plus le seul facteur pour être compétitif et les donneurs d’ordres internationaux pourraient se tourner de plus en plus vers le Maroc.

Valoriser les atouts

Pour profiter de cette nouvelle tendance et faire face aux pays concurrents, le Royaume doit se faire connaître et mettre en avant ses points forts, en plus de sa proximité géographique. Ainsi, lors du 3e Rendez-vous de l’Industrie, en juin dernier, différents acteurs internationaux ont vanté les atouts du Maroc. Parmi ces opérateurs, Elif Cam, Directrice sourcing monde du Groupe DeFacto, estime que « les fabricants marocains disposent de la meilleure qualité en expertise et en savoir-faire ». De même, la société chinoise Omega a expliqué sa décision d’investir ici : «l’entreprise a fait le choix stratégique de s’installer au Maroc pour sa stabilité politique, sa localisation privilégiée et sa main-d’œuvre disponible et de qualité », a déclaré Cai Jie, gérante d’Oméga Textile Maroc. Même son de cloche chez Decathlon : Étienne Mafart, Directeur des opérations au Maroc, cite en outre « les infrastructures exceptionnelles du Royaume ».

Afin de progresser encore, le secteur doit continuer à renforcer ses avantages concurrentiels. C’est pourquoi, le Royaume accorde une grande importance à la formation initiale et continue : par exemple, l’École Supérieure des Industries du Textile et de l’Habillement (ESITH) collabore étroitement avec les entreprises pour répondre à leurs besoins (lire ci-après l’entretien avec son Directeur général), tandis que Casa Moda Academy (École supérieure de création de mode de Casablanca) forme des stylistes et des designers pour encourager la création locale et ne plus se limiter à la sous-traitance.

«Le Maroc est en train de regagner ses galons dans le textile et l’habillement, mais plus comme avant (…) Les opérateurs marocains vendent de la qualité, du savoir-faire, des prix, mais aussi de la mode, des marques nouvelles et une intelligence », soulignait ainsi le Ministre lors du même évènement.

Banque de projets

Le développement du secteur textile passe aussi par une augmentation des investissements. Le Ministère lui a ainsi accordé une place importante dans la banque de projets qu’il a lancé en septembre 2020, dans le cadre du nouveau plan de relance industriel (2021-2023). Cette nouvelle stratégie repose sur « l’instauration d’une politique de substitution aux importations, le renforcement du capital marocain dans l’industrie, et la décarbonation de l’industrie pour préserver et renforcer l’export ».

Consultable en ligne, la banque de projets propose des fiches qui donnent une vision globale des principales opportunités de développement du marché intérieur. D’après le site, « l’ambition est de rendre accessibles les perspectives générales basées sur des données publiques et des entretiens avec des experts et des industriels de chaque filière ».

Ainsi, une trentaine de fiches-projets concernent le textile, à travers cinq filières : amont, confection, maison, textile à usage technique et habillement aval. Fin juin 2021, « 80 projets d’investissement de plus de 2,5 MMDH » avaient été retenus dans ce cadre, représentant près de 9 000 emplois, selon le Ministère.

Un « Guide du porteur de projet » est par ailleurs proposé sur la plateforme. Il recense l’ensemble des aides et des accompagnements disponibles au Maroc ainsi que les coordonnées des organismes chargés de déployer ces dispositifs mis en place au profit des investisseurs potentiels.

Nouveaux enjeux

Alors que le secteur dispose de tous les atouts pour renouer avec une croissance durable, ses acteurs demeurent prudents et savent que la conjoncture reste fragile et à la merci d’une recrudescence de la pandémie. De même, ils ont conscience que leur industrie est en pleine mutation et que de nouveaux défis sont à relever. Pour développer son offre et être encore plus compétitif, le Maroc sait par exemple qu’il doit renforcer l’amont textile, en incitant les entreprises à produire localement du tissu, mais aussi des fournitures et accessoires, tels que les boutons, les fermetures à glissière… En s’appuyant sur une industrie toujours plus intégrée, le secteur gagnera en indépendance et son écosystème facilitera l’émergence de nouvelles marques marocaines.

De même, pour rester concurrentiels, les opérateurs ne doivent pas rater le virage de « l’industrie 4.0 ». Ils doivent ainsi continuer à innover en développant des centres de R&D, en investissant dans les nouvelles technologies, en formant les collaborateurs aux nouvelles techniques, ou encore en assurant une veille stratégique à l’international.

Enfin, le développement durable est une problématique incontournable dans le secteur. D’une part, la taxe carbone européenne, attendue pour 2023, devrait imposer de nouvelles normes environnementales aux entreprises qui exportent vers l’Union européenne, ce qui ne manquera pas de concerner, à terme, le textile. Il est donc temps de s’y préparer. D’autre part, les consommateurs sont de plus en plus sensibles à la responsabilité sociétale des entreprises, ce qui devrait pousser les marques à relever leur niveau d’exigence dans ce domaine. Si le Maroc est bien placé concernant des thématiques telles que les énergies renouvelables ou le recyclage dans certaines filières, des efforts sont encore nécessaires pour faire de ce critère un nouvel atout.

Thomas Brun

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