Secteur textile au Maroc 

Entretien avec Fatima-Zohra Alaoui

« Les entreprises du secteur font preuve d’une grande résilience »

Entretien avec Fatima-Zohra Alaoui, Directrice générale de l’AMITH (Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement)

Conjoncture : Comment le secteur du textile traverse-t-il la crise liée au Covid-19 ?

Fatima-Zohra Alaoui : Au début de la crise, alors que le monde commençait à se confiner, nous étions extrêmement inquiets en raison de l’arrêt brutal de nombreuses usines occasionné par la fermeture des frontières et l’annulation en cascade des commandes des donneurs d’ordres étrangers. Nous ne savions pas du tout comment les entreprises allaient s’en sortir et surtout comment elles allaient gérer leurs salariés : le secteur textile-habillement est le premier employeur industriel du Royaume et l’enjeu était de taille. Dans un premier temps, les aides Covid mises en place par le Gouvernement marocain ont permis de gérer la période d’arrêt des usines. Puis, dès le mois d’avril 2020, un début de reprise a été amorcé lorsque le secteur s’est lancé dans la fabrication des équipements de protection individuelle.

En effet, le Maroc a été l’un des premiers pays à rendre le masque obligatoire et il a fallu répondre à la demande du marché. C’est ainsi que les entreprises qui fabriquaient les sacs non-tissés du commerce (rendus indispensables depuis l’interdiction des sacs en plastique il y a quelques années) se sont mises à confectionner des masques non tissés jetables. Ensuite, très rapidement, la production de masques tissés réutilisables a démarré avec le succès que nous connaissons, puisqu’il a même été possible d’en exporter dès mi-mai 2020. Tout cela a permis à plusieurs usines de maintenir une certaine activité durant cette période, dans le respect des mesures de sécurité sanitaire bien entendu.

Ensuite, comment se sont passées la période de déconfinement et la réouverture des frontières ?

En mai 2020, le début du déconfinement en Europe a permis la réouverture des commerces non essentiels et donc le retour des commandes pour le Maroc. Juin 2020 a ainsi connu une baisse de seulement 6 % par rapport à juin 2019, ce qui fut un soulagement pour tout le secteur. Ensuite, jusqu’en octobre, nous avons observé un phénomène de rattrapage des commandes consécutif à l’arrêt de l’activité durant le confinement, avec des exportations en hausse comparativement à la même période en 2019.

Malheureusement, le reconfinement imposé dans de nombreux pays partenaires en novembre 2020 a provoqué une nouvelle diminution qui a perduré jusqu’au début de l’année 2021. Au total, l’année 2020 a connu une baisse de 18 % par rapport à l’année 2019, ce qui est une vraie performance, compte tenu de la situation.

Et qu’en est-il de 2021 pour le moment ?

Le début de l’année a été très lent, avec une reprise qui a commencé à se profiler à partir de mars dernier. Si une comparaison de la performance du secteur entre 2021 et 2020 n’est pas très parlante, en raison du caractère exceptionnel de cette année-là, il est, en revanche, intéressant de noter que les exportations d’habillement du secteur se comportent bien sur les cinq premiers mois de l’année 2021. Elles n’enregistrent en effet qu’un léger fléchissement de 3,9 % par rapport à la même période en 2019, ce qui confirme une nouvelle fois la résilience des entreprises du secteur.

Aujourd’hui, les opérateurs sont partagés entre optimisme et incertitude. Si la reconfiguration de la cartographie du sourcing mondial en faveur d’un approvisionnement de proximité nous est favorable, la détérioration de la situation sanitaire provoquée par le nouveau variant pourrait à nouveau tout bouleverser.

Dans quelle mesure la nouvelle configuration internationale du secteur peut bénéficier au Maroc ?

Actuellement, la tendance au sein des pays européens est de privilégier un sourcing de proximité, c’est-à-dire de s’approvisionner dans des pays proches comme le Maroc plutôt qu’en Asie. Cela leur permet de mieux gérer leurs stocks avec plus de flexibilité et, par exemple, d’effectuer des réassorts très rapides si nécessaire. C’est notamment le cas de notre premier client, le Groupe Inditex (NDR : marques Zara, Massimo Dutti, Pull & Bear, Stradivarius…), qui propose de nouveaux modèles toutes les semaines en magasins. Pour cela, le Maroc offre une réactivité unique.

Dans ce contexte, de nouvelles opportunités s’ouvrent-elles pour le Maroc ?

En effet, au-delà de l’Espagne et de la France, qui sont nos deux principaux marchés, des donneurs d’ordres d’Europe du Nord en particulier s’intéressent de plus en plus au Maroc. À ce titre, des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, ou encore les pays scandinaves représentent dorénavant de nouvelles opportunités pour les opérateurs marocains. Ainsi, l’AMITH renforce cet axe depuis que se dessine cette nouvelle configuration : il est en effet important de nous faire connaître sur ces marchés en valorisant nos atouts.

Quels sont les prochains défis pour faire progresser encore le textile au Maroc ?

Le premier défi est de renforcer l’amont : nous importons en effet une très grande partie des intrants que nous transformons, avant exportation. De ce fait, nous sommes tributaires de la chaîne d’approvisionnement internationale, ce qui pose parfois problème en termes de disponibilité des intrants. De plus, sur le marché européen, les règles d’origines appliquées dans les accords de libre-échange pénalisent la compétitivité-prix de nos exportations si nous utilisons des tissus considérés comme « non originaires » parce qu’ils sont importés hors de la zone Pan-Euromed. Nous devons donc développer en amont nos capacités pour produire ces intrants. L’une des solutions est d’encourager les investisseurs nationaux et internationaux à s’engager dans l’amont de notre industrie, à travers notamment la banque de projets issue de la stratégie de substitution aux importations 2021-2024 lancée par le ministère [NRDL Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique].

L’autre grand défi du secteur est de renforcer sa durabilité. Aujourd’hui, les consommateurs y sont de plus en plus sensibles et le Maroc dispose de tous les atouts pour en faire un point fort. Il y a, par exemple, des investissements à faire au niveau technologique pour produire de façon plus responsable. L’AMITH travaille aussi sur les certifications ou labellisations afin que les efforts soient lisibles et quantifiables par les donneurs d’ordres étrangers. Globalement, le Maroc est bien avancé et cela peut devenir un argument marketing : recyclage, économie d’énergie, gestion de l’eau, environnement…

Il y a quelques mois, un drame à Tanger a rappelé la problématique de certains ateliers insalubres, voire clandestins : comment peut-on progresser à ce niveau ?

L’AMITH représente avant tout les acteurs formels, mais nous avons bien conscience qu’il existe un pan de l’activité qui est informel. Depuis plusieurs années, nous avons initié des discussions avec ces acteurs non structurés, afin de les encourager à intégrer le secteur formel. Notre objectif est d’assurer, dans ce pan de l’industrie, la pérennité et la sécurité des emplois et des travailleurs ,

Aujourd’hui, l’une des premières actions porte sur la généralisation de la couverture sociale, initiée par Sa Majesté, pour venir en aide à ces employés, quel que soit leur statut. Une autre solution, pour éviter les ateliers clandestins, est de mettre à disposition plus facilement du foncier locatif à des prix attractifs, afin de permettre l’installation de nouvelles unités de production dans des zones dédiées et adaptées, garantissant la sécurité des travailleurs.

« Le premier défi est de renforcer l’amont : nous importons en effet une très grande partie des intrants que nous transformons, avant exportation. De ce fait, nous sommes tributaires de la chaîne d’approvisionnement internationale. »

Avec la pandémie, de nombreux secteurs ont accéléré leur transformation digitale : qu’en est-il du textile ?

C’est en effet un autre défi. La crise du Covid-19 nous a menés à digitaliser de plus en plus les processus commerciaux et marketing. Plusieurs entreprises ont, depuis le début de la crise, mis à niveau par exemple leur présence sur Internet, ce qui a ainsi permis d’augmenter leur visibilité sur les marchés internationaux.

De plus, il existe aussi des plateformes de mise en relation B2B sur lesquelles il est important d’être référencé pour être visible sur les marchés internationaux en ces temps de pandémie où les déplacements physiques et la présence dans les salons professionnels sont toujours très compliqués. Là encore, l’AMITH essaie d’accompagner les industriels aux côtés de partenaires étrangers et d’organismes marocains qui soutiennent la digitalisation.

Nous parlons beaucoup d’exportations, mais comment se porte le marché intérieur ?

C’est un marché à très fort potentiel, avec un renforcement récent de la tendance « Made in Morocco », qui pousse les clients à consommer local. Jusqu’à présent, notre marché était très ouvert et envahi par des importations pas toujours respectueuses des règles de concurrence loyale. Aujourd’hui, la situation s’est assainie, avec l’aide des pouvoirs publics, ce qui permet à nos industriels de reprendre leur place sur le marché domestique.

Un autre chantier consiste aussi à structurer la distribution, qui reste encore majoritairement traditionnelle. Une convention a par exemple été signée entre l’AMITH, le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique et Marjane en avril 2021 pour augmenter la part des produits marocains dans les rayons textiles de leurs grandes et moyennes surfaces à l’horizon 2025. Et cette initiative fonctionne, car les consommateurs sont très contents d’accéder plus facilement à des produits marocains. C’est pourquoi nous espérons renouveler prochainement cette démarche avec d’autres distributeurs locaux.

Propos recueillis par Thomas Brun

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