Secteur aéronautique au Maroc

L’aéronautique marocaine « best cost » au défi des transformations du secteur

En une vingtaine d’années, la filière aéronautique marocaine, partie d’une page quasiment blanche, a réussi à se positionner sur la carte mondiale du secteur. Avec 1,5 milliard d’euros d’exportations en 2019, ses entreprises ont bénéficié d’un fort soutien de l’État, d’un institut de formation, d’une zone franche dédiée… Au cœur de la crise, le secteur veut préparer les prochains défis écologiques et numériques.

À la fin des années 1990, le secteur aéronautique était constitué de trois ou quatre entreprises, dont l’activité de maintenance de la RAM », se souvient Hamid Benbrahim El Andaloussi, l’un des fondateurs du Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales (GIMAS). Dès 1999, la RAM crée avec l’entreprise française Snecma (devenue Safran) ce qui allait devenir Safran Aircraft Engine Services Morocco, une société de maintenance des moteurs. En 2001, c’est avec Boeing que la RAM fonde l’entreprise de maintenance d’avions Matis Aerospace, « C’était le début de l’aventure du secteur aéronautique marocain », décrit Hamid Benbrahim El Andaloussi.

Dans les années 2000, d’autres acteurs majeurs de la filière décident de s’installer au Maroc. Parmi eux, il y a les Français Ratier-Figeac, Figeac-Aéro, Le Piston Français, ou encore l’américain Hexcel. « Ces poids lourds ont progressivement entraîné autour d’eux des sous-traitants, ce qui leur a permis de gagner en compétitivité », relate Hamid Benbrahim El Andaloussi.

IMA et Midparc, des mesures structurantes

En parallèle, la filière se structure avec la création au milieu des années 2000 du GIMAS, qui réunit les entreprises aéronautiques du Royaume. « Un véritable partenariat industriel a été fondé entre le GIMAS et l’État, explique Hamid Benbrahim El Andaloussi. Il s’est traduit par la mise en place de deux mesures structurantes : la création de l’IMA et celle de Midparc », une zone franche dédiée à l’aéronautique située à Nouaceur, tout près de l’aéroport Mohammed V de Casablanca.

L’Institut des Métiers de l’Aéronautique (IMA), présidé par Hamid Benbrahim El Andaloussi, est une structure originale dédiée à la formation des techniciens et ingénieurs du secteur. Installé à Nouaceur, il est piloté par le GIMAS et ses formations sont organisées sur demande des industriels. « C’est un outil de formation par et pour les industriels », résume un cadre du secteur.

Au sein de Midparc, où sont installés la majorité des acteurs de la filière, les entreprises bénéficient des avantages d’une zone franche. La réforme appliquée sous la pression de l’Union européenne en 2020 a transformé les zones franches en « zones d’accélération industrielle » (ZAI), permettant au Maroc, en complément d’autres mesures, de sortir de la liste grise des paradis fiscaux de l’UE. Mais les sociétés installées dans ces zones continuent de bénéficier d’avantages conséquents : notamment l’exonération de l’impôt sur les sociétés pendant cinq ans suivi d’un taux d’imposition de 15 %.

Six écosystèmes aéronautiques

Par ailleurs, l’État marocain, à travers l’action du Ministère de l’Industrie du Commerce et de l’Économie Verte et Numérique, a promu le développement de la filière. Celui-ci faisait partie des objectifs du Plan Émergence lancé en 2005, puis du Plan d’Accélération Industrielle qui couvrait la période 2014-2020. Le Ministère a ainsi parrainé la création de six écosystèmes : assemblage, câblage, ingénierie, moteurs, composite et MRO (maintenance et réparation). Dans ce cadre, les entreprises souhaitant s’installer au Maroc obtiennent des facilités foncières et un soutien financier de l’État. Balbutiante il y a une vingtaine d’années, l’aéronautique s’est hissée parmi les premiers secteurs exportateurs aux côtés de l’automobile, de l’agriculture ou encore des phosphates. En 2019, la filière a exporté 1,5 milliard d’euros de marchandises. 142 entreprises sont aujourd’hui membres du GIMAS. « Le secteur connaissait avant la crise une croissance annuelle de 16 % de son chiffre d’affaires », décrit un responsable du Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique. Le taux d’intégration (c’est-à-dire la proportion de composants achetés au Maroc par les entreprises installées dans le Royaume) a atteint 38 %.

Si la grande majorité des entreprises installées au Maroc travaillent principalement avec Airbus, en 2016, un pas vers la diversification a été franchi avec le lancement d’un écosystème Boeing dans le Royaume. Cinq ans plus tard, celui-ci peine toutefois à se concrétiser.

Au début des années 2010, le constructeur aéronautique canadien Bombardier décide aussi d’ouvrir une usine à Nouaceur avant de faire machine arrière en 2019 en se retirant du pays dans le cadre d’une restructuration de ses implantations. Le site a été racheté par Spirit Aerosystems, un spécialiste américain majeur des matériaux composites.

Une baisse d’activité de 29 % pendant la crise

« Dès le départ, le choix a été fait de ne pas être un pays low cost, car cela n’est qu’une question de temps avant qu’un autre pays ne devienne encore plus low cost que vous. Les acteurs institutionnels ont, avant tout, instauré une certaine flexibilité au profit des équipementiers. C’est une offre best cost », indique Adnane Loukili, Associé de Mazars Maroc en charge du secteur de l’industrie et des services.

Selon l’expert, l’IMA joue notamment un rôle déterminant : « Les RH sont un élément clé dans le secteur aéronautique. L’État finance l’IMA et, quand les opérateurs expriment un besoin, celui-ci met en place les formations nécessaires ». En 2019, la décision a d’ailleurs été prise de transférer la gestion de l’autre centre de formation dédié à l’aéronautique, l’Ismala, de l’OFPPT au GIMAS.

La crise a, comme partout ailleurs sur la planète, mis un coup d’arrêt à cette success-story. La production est au ralenti depuis mars 2020. Selon le GIMAS, 10 % des salariés du secteur ont perdu leur emploi et l’activité a baissé de 29 %. Même si cette baisse serait moins forte que dans les autres pays : « [Le secteur aéronautique marocain] s’en sort mieux, car nous avons une base industrielle solide qui est fortement intégrée dans les grands programmes des principaux avionneurs et motoristes », juge Karim Cheikh, Président du GIMAS, qui ajoute que « la nature des groupes implantés au Maroc a permis d’amortir les effets de la crise sur les sites basés dans le Royaume, car il s’agit principalement de grands groupes et de PME solides ». Afin de conserver les compétences au sein de la filière, l’IMA a mis en place des formations transitoires pour les salariés du secteur ayant perdu leur emploi, afin de renforcer leurs compétences en prévision de la reprise.

« Avion vert » et industrie 4.0

Le secteur aéronautique marocain assure vouloir se tourner désormais vers l’avenir, alors que la filière va au-devant de transformations industrielles majeures dans les prochaines années. Au moment de son assemblée générale en décembre dernier, le GIMAS a annoncé le lancement du programme « Le Maroc aéronautique 4.0 » qui promeut le passage à l’industrie 4.0, selon un communiqué relayé par l’agence MAP. Celle-ci est définie par une très forte numérisation et l’automatisation des process industriels. Le 19 mai, les industriels signaient aussi une « lettre d’engagement moral des membres du GIMAS pour la décarbonation ».

« La reprise ne se fera pas dans les conditions qui existaient auparavant. Les inefficacités d’avant la reprise étaient pondérables, elles ne le seront plus. Les clients ne le toléreront plus. Il faut donc continuer à réduire les cycles. Cela passe par la modernisation. Le Maroc a l’avantage d’être un écosystème jeune, cela peut permettre de réaliser des bonds de compétitivité. La réussite dépendra avant tout des compétences, de l’humain. Il faudra créer les conditions pour que les RH suivent », explique le cadre du secteur.

L’industrie 4.0, si elle est mise en œuvre au Maroc, pourrait permettre de progresser sur la question des enjeux environnementaux. « En digitalisant l’activité, il est possible de diminuer les frais de transport, de mieux maîtriser la consommation électrique, d’améliorer l’efficacité et donc de réduire les coûts. », explique ce cadre.

Une carte à jouer dans les relocalisations

Ainsi, à condition de moderniser et de verdir son industrie aéronautique, le Maroc pourrait tirer profit des évolutions du secteur. A-t-il, aussi, une carte à jouer dans la fabrication d’un «avionvert» ? «Il y a 20 ans,nous nous sommes positionnés dans le secteur par la force de travail. Désormais, nous avons le potentiel, avec nos universités, nos ingénieurs, nos partenariats avec des établissements européens et américains, d’être au cœur du réacteur de la transformation de la filière », assure Hamid Benbrahim El Andaloussi. En Europe, les financements publics et privés, qui ont été déployés pour aboutir à des ruptures technologiques, ont fait la une des journaux ces derniers mois. « Le pays est inséré dans une chaîne de valeurs manufacturière, mais je ne crois pas que le Maroc créera demain l’avion vert. En revanche, il pourra tout à fait mettre en place une zone industrielle durable, une politique énergétique écologique. », anticipe le cadre du secteur.

Le Royaume pourrait aussi saisir des opportunités dans le cadre de potentielles relocalisations industrielles, prônées par des pays européens. « Cette dynamique n’a pas pu aboutir, à cause de la crise, poursuit cet expert. Pour relocaliser, il faut de la visibilité. Mais cela reste valable, car il s’agit d’une logique qui s’inscrit dans le long terme ».

Articles à la une