Nouveaux modes de travail

Interview de Philippe Montant

« Le télétravail fait désormais partie de la routine »

Interview de Philippe Montant, Directeur Général de ReKrute

Vous venez de publier une enquête consacrée au rapport au télétravail des employés et des entreprises. Pourquoi être penché sur ce thème ?

Nous sommes partis d’un simple constat : le télétravail est devenu le mode de fonctionnement normal pour beaucoup de nos clients. Même avec l’allègement des mesures sanitaires, les entreprises continuent, à des degrés divers, à travailler à distance. Cela nous a poussés à formuler une question : s’agit-il d’un choix managérial délibéré ou imposé ? Nous avons voulu, afin de vérifier cela, identifier les facteurs derrière le maintien du télétravail, déterminer comment les salariés marocains le perçoivent, et savoir à quel point cela a impacté la performance de l’entreprise marocaine.

Avez-vous eu un taux important de réponse ?

Nous avons envoyé nos questions à un échantillon aléatoire d’environ 45 000 candidats. 2 709 ont participé à l’étude.

Dans les réponses à votre enquête, le télétravail semble avoir été très largement adopté parmi les membres de votre de base de données, deux ans après le début de la crise… Est-ce que vous vous y attendiez ?

Comme nous le savons tous, la crise sanitaire a accéléré le rythme de la digitalisation. Le Covid n’a, en outre, toujours pas disparu après deux ans. Ce n’est donc pas étonnant si les structures maintiennent ce mode de fonctionnement. Ce qui nous a surpris, c’est le fait qu’on l’ait gardé non pas uniquement par habitude, mais aussi parce que, contre toute attente, il est réclamé par les collaborateurs. Ils sont nombreux à estimer que ce mode de travail augmente leur productivité. 71 % des salariés sondés disent être plus productifs en télétravail. 80 %, parmi ceux qui font des réunions à distance, pensent que ces dernières sont plus efficaces que les réunions physiques.

La crise a donc été un accélérateur, selon vous ?

Clairement oui ! Auparavant, les entreprises qui proposaient ce mode de travail se comptaient sur les doigts d’une main. Aujourd’hui, presque toutes les grandes structures le proposent. C’est beaucoup moins fréquent dans les boîtes de petite taille à moyenne, en revanche.

Pensez-vous que c’est une tendance durable ?

Nous croyons que les salariés et les entreprises se sont mis d’accord sur une seule chose sans s’en rendre compte : révolutionner le fonctionnement de l’entreprise. Deux entreprises sur trois appliquent toujours le télétravail, 72 % des télétravailleurs admettent avoir opté pour ce mode volontairement, et la majorité écrasante en est satisfaite.

Le seul facteur qui puisse causer un retour en arrière serait les difficultés techniques. L’utilisation du matériel informatique personnel, la mauvaise connexion Internet et l’inadaptation des outils de travail peuvent être source de démotivation et d’une baisse de productivité. Si les patrons ne les préviennent pas, ces difficultés peuvent mettre fin à cette expérience de télétravail. Ce mode de travail s’installera durablement aussi à la condition que les entreprises sauront maintenir, au sein de leur équipe, une culture commune. L’entreprise est un groupe, et non pas un ensemble d’individus. En somme, nous pensons que le télétravail va perdurer, mais partiellement. Il sera instauré pour quelques jours par semaine.

Les personnes interrogées estiment majoritairement que le télétravail est plus simple à mettre en œuvre qu’au début de la crise. Est-il rentré dans les habitudes ?

En effet, 72 % des personnes en télétravail sont allées jusqu’à aménager un espace de travail chez eux. Cela montre à quel point elles se sont accommodées à ce mode de travail. Il fait désormais partie de leur routine. On pourrait même dire qu’elles s’y projettent sur le moyen et long terme. Les patrons, de leur côté, étaient d’abord sceptiques. Ils ont ensuite été nombreux à réaliser que c’était un mode de travail qui fonctionnait.

Quels sont les bénéfices du télétravail ? Et ses inconvénients ?

Les sondés qui sont en télétravail y perçoivent plusieurs avantages : un gain de temps, un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle, la réduction du stress et de la fatigue, un gain de productivité… Cependant, le débordement du temps de travail sur la vie personnelle représente l’inconvénient principal. D’autres écueils d’ordre managérial sont évoqués : le manque de reconnaissance, une charge de travail plus importante et le management à distance. Nous croyons fermement qu’il est temps d’innover en termes de management. Il est nécessaire de faire en sorte que le bien-être des employés en télétravail soit assuré.

Constatez-vous que d’autres modes de travail sont adoptés ? Comme le flex office, par exemple ?

Nous assistons à une hybridation accrue du travail. Les modes les plus courants sont l’alternance, qui implique que tout le personnel se rende au bureau deux ou trois jours par semaine, et la rotation des équipes. Mais nous sommes encore loin de repenser l’architecture classique du bureau. Cela nécessite une remodélisation de la culture de l’entreprise. Il s’agit d’investissements que l’entreprise marocaine n’est pas encore prête à faire.

Va-t-on, d’une manière générale, vers plus de flexibilité dans la manière de travailler ?

La crise a obligé les entreprises à remettre en question leur modèle organisationnel et à s’orienter vers plus de flexibilité. L’adoption du télétravail et le maintien du mode hybride après la fin du confinement reflètent cette transformation. Mais cela reste limité, car il existe un vrai problème de perception de la flexibilité, qui est parfois associée à une baisse de performance.

Rémy Pigaglio

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