Mohamed Ourais : "Il est urgent de préserver l'arganeraie marocaine".

L’ argane est l’un des fleurons de la tradition marocaine, une richesse qui si elle n’est pas préservée et protégée, pourrait bien nous échapper. Conjoncture a rencontré Mohamed Ourais, Président de l’AMIGHA* et de la FIMARGANE**. Interview.

Conjoncture : Pourquoi avoir lancé l’appellation IGP Argane ?

Mohamed Ourais : Deuxième essence forestière du Maroc, l’arganier est un arbre endémique. Nous sommes en effet quasiment le seul pays à produire de l’huile d’ argane. Or, cette huile suscite une certaine convoitise au niveau international. Le produit est clairement victime de contrefaçon: à mon sens, la production mondiale d’huile d’ argane, déclarée en tant que telle, est nettement supérieure à la production réelle marocaine. Des sociétés internationales ont par ailleurs déjà enregistré «Argane» en tant que marque commerciale. C’est pourquoi nous avons lancé l’Indication Géographique Protégée (IGP ) Argane. L’objectif est de fixer cette appellation au niveau de son origine géographique, au profit des producteurs. L’IGP protège également le consommateur en garantissant une traçabilité tout au long de la chaîne de production.

Combien de personnes vivent de la production d’huile d’ argane ?

Environ 3 millions de personnes, vivant dans la zone de production de l’huile d’argane, tirent leurs revenus de la filière, de manière directe ou indirecte. L’ Argane a permis d’insuffler un certain dynamisme économique de production, mais pas au point de créer une vraie richesse et d’augmenter le niveau de vie des producteurs. Chez ces populations, la précarité et le taux d’exode rural restent encore importants. Parfois, la matière première est laissée sur place, car le travail pénible du ramassage n’est pas justifié au regard du prix de vente. Malheureusement, l’huile d’argane produite au Maroc est très peu valorisée : elle est majoritairement vendue en vrac, à prix dérisoire, en tant que matière première ou huile brute. Seulement 10%des produits exportés sont conditionnés dans le Royaume. Et même s’il existe un fort potentiel à l’international, nous devons avant tout retenir la valeur ajoutée dans le territoire d’origine, au lieu de la transférer au niveau des marchés d’Europe, d’Asie, ou desEtat-Unis. Le jour où l’on arrivera à valoriser l’huile d’argane, ces régions connaîtront un réel développement économique. D’autant plus que l’argane constitue leur seule ressource naturelle.

Quel a été l’impact du plan Maroc Vert sur la filière argane au Maroc ?

En 2011, un contrat-programme a été signé avec le gouvernement, pour un investissement de2,8milliards de dirhams à l’horizon 2020. Mais, jusqu’à présent, sa mise en œuvre sur le terrain connaît certaines difficultés, notamment au niveau de la coordination. Les acteurs impliqués sont nombreux : les organisations interprofessionnelles (FIMARGANE), l’ANDZOA (Agence Nationale de Développement des Zones Oasiennes et de l’Arganier), le Haut Commissariat aux Eaux et Forêts, l’administration, le Ministère de l’Intérieur…Or, il est urgent que tout le monde collabore pour mettre à niveau la filière. L’arganeraie est une réserve de biosphère reconnue par l’UNESCO depuis 1998. Mais, en réalité, la zone n’est pas protégée : nous perdons actuellement 600 ha par an, et ce n’est qu’une estimation. La forêt est menacée par l’urbanisation, les grands chantiers d’infrastructure, la pression agricole (notamment dans la plaine du Souss), la sécheresse…Sans oublier la surexploitation liée à la transhumance d’énormes troupeaux d’élevage qui occasionnent d’importants dommages pour l’arbre et son écosystème. Il est à présent urgent d’intervenir. C’est une question qui intéresse le gouvernement et les autorités au plus haut degré, sachant que l’arganeraie est le dernier rempart contre la désertification. Si l’arganier disparaît, nous perdons beaucoup avec lui : nous perdons sur le plan écologique, économique,mais aussi sur le plan social et identitaire.

Quels sont vos projets à venir ?

Nous comptons, bien évidemment, poursuivre le déploiement de l’IGP auprès de l’ensemble des producteurs car il s’agit de l’avenir de la filière. Nous devons également mener d’autres chantiers majeurs. Le contrat-programme que nous avons signé avec le gouvernement prévoit de réhabiliter 200000ha, à raison de 20000ha par an. L’aspect R&D doit être également développé : amélioration des conditions de production et de valorisation de l’huile, deuxième génération des équipements d’extraction… Pour réaliser tous ces projets, il faut une vraie concertation avec les administrations et les institutions de tutelle. Car en tant qu’association, en tant qu’organisation interprofessionnelle ,nous ne pouvons pas travailler sans leur appui. C’est un appel que nous lançons depuis très longtemps et que nous relancerons encore. Sinon nous devrons rester les bras croisés ,à contempler la dégradation de l’arganeraie et l’accaparement de la filière par les compagnies étrangères.

*Association Marocaine de l’Indication Géographique de l’Huile d’Argane **Fédération Interprofessionnelle Marocaine de la Filière Argane.

Interview réalisée par Nadia Kabbaj, journaliste

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