Logistique au Maroc : un secteur à plusieurs vitesses

Dix ans après le lancement de la stratégie nationale de compétitivité logistique, le secteur enregistre de belles réussites, mais déplore également d’importants retards. Or, toute l’économie du Royaume, mais aussi son ambition africaine, dépend de la performance de ce secteur transversal. L’enjeu est de taille et de nouveaux progrès sont attendus.

L’enjeu de la logistique au Maroc est immense. Secteur transversal à tous les autres, il est également celui qui doit servir de support à l’ensemble des stratégies sectorielles initiées par le Royaume depuis une décennie : Plan d’accélération industrielle, Maroc Vert, Halieutis, développement de l’automobile, de l’aéronautique, etc.

Un enjeu colossal

Or, tous ces domaines évoluent rapidement et si la performance logistique n’est pas au rendez-vous, il est très difficile de faire progresser l’économie nationale et d’attirer des investisseurs étrangers. De plus, à l’échelle microéconomique, la logistique est un important levier pour le développement des PME qui constituent l’essentiel du tissu économique marocain. Enfin, dans la lignée de la vision royale africaine, le Maroc ambitionne de devenir un véritable hub régional et doit démontrer pour cela ses capacités en la matière au niveau continental.

Une stratégie nationale

Suite à un rapport de la Banque mondiale publié en 2006, pointant le coût élevé de la logistique dans le Royaume (on évoque alors plus de 20 % du PIB ) et recommandant d’améliorer le secteur, le Maroc demande au cabinet McKinsey de réaliser un diagnostic. Cette étude, terminée en 2008, est à la base de la « Stratégie pour le développement de la compétitivité logistique du Maroc », signée en 2010 sous la Présidence de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, et toujours en vigueur aujourd’hui.

Très ambitieux, ce contrat-programme entre l’État et le secteur privé, initialement prévu pour 2010-2015 et prolongé depuis, a notamment pour objectif de réduire le poids des frais logistiques de manière à atteindre 15 % du PIB. De même, il projette d’accélérer la croissance marocaine en gagnant 5 points de PIB sur 10 ans, grâce à l’augmentation de la valeur ajoutée induite par la baisse des coûts et l’émergence d’un secteur logistique compétitif. Enfin, la stratégie entend contribuer au développement durable du pays, à travers la réduction des émissions de CO2 liées au transport routier de marchandises de 35 % à moyen terme et la décongestion des routes et des villes.

Pour y parvenir, cinq axes stratégiques déclinent les actions à mener : doter le pays d’infrastructures logistiques performantes à travers la mise en place d’un réseau national de zones logistiques (voir article dédié) ; accélérer la modernisation cohérente du secteur à travers des plans d’actions sectoriels d’optimisation des flux logistiques ; favoriser l’émergence de logisticiens intégrés et performants ; développer les compétences en logistique via un plan national global et renforcer la gouvernance du secteur grâce à la création d’instances dédiées.

Des progrès encourageants

Ce dernier axe a été le premier réalisé, avec la création de l’Agence Marocaine pour le Développement de la Logistique (AMDL) et de l’Observatoire Marocain de la Compétitivité Logistique (OMCL). Lancées respectivement en 2012 et 2014, ces deux institutions ont contribué à dynamiser le secteur. Ainsi, en 2019, les chiffres sont considérés comme encourageants par les observateurs : employant 445 000 personnes, les activités de transport de marchandises et de logistique produisent une valeur ajoutée de 45 milliards de dirhams, soit une participation de 5,1 % au PIB. De plus, selon le Ministère de l’Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, le secteur de la logistique a généré 26 000 emplois nets directs durant la période 2010-2017, soit 9 % de l’ensemble des créations d’emplois sur la même période au niveau national. Le développement des opérateurs nationaux et l’installation de plusieurs opérateurs internationaux, dont une quinzaine font partie du top 20 mondial, dans les plateformes stratégiques mises en place notamment à Tanger et Casablanca, sont à la base de ces réalisations.

Tanger MedDes infrastructures au rendez-vous

Durant la dernière décennie, le véritable bond en avant du Maroc concerne surtout les infrastructures qui ont été créées ou modernisées. Au premier rang des chantiers de grande envergure, le réseau portuaire du Royaume s’est métamorphosé, grâce notamment au géant Tanger Med. Avec sa nouvelle plateforme Tanger Med 2, inaugurée le 28 juin 2019 par le Prince Héritier Moulay El Hassan, il porte la capacité de ses terminaux à conteneurs à 9 millions d’EVP (équivalents vingt pieds). Tanger Med devient ainsi le 1er port d’Afrique et s’installe dans le top 20 mondial. Il peut désormais accueillir les plus gros porte-conteneurs du monde longs de 400 mètres et transportant jusqu’à 22 000 conteneurs EVP. Aujourd’hui, ce hub logistique mondial dessert 186 ports dans 77 pays, avec 52,2 millions de tonnes manutentionnées en 2018. Un total qui pourra atteindre, à terme, les 120 millions de tonnes annuelles. Car l’ambition du Royaume ne s’arrête pas là et la stratégie nationale portuaire prévoit d’autres projets à l’horizon 2030. Parmi eux, plusieurs ports, tels que Nador West Med, Casablanca, Safi, ou encore Dakhla (voir article dédié), vont également contribuer à cet essor. Du côté des voies ferrées, si les progrès sont moins visibles (en dehors du lancement de la LGV), l’offre de l’ONCF se développe. En plus du phosphate et des produits chimiques transportés dans le cadre de son partenariat avec OCP, le fret concerne beaucoup l’automobile depuis quelques années. Ainsi, depuis l’installation de l’usine Renault à Tanger en 2012, le transport ferroviaire de véhicule est en hausse constante : aujourd’hui, ce sont près de 350 000 unités qui sont acheminées par an. Et la cadence augmentera prochainement, grâce aux nouvelles infrastructures prévues par le partenariat avec PSA. L’usine Peugeot de Kénitra devrait effectivement envoyer, à terme, 200 000 voitures à Tanger Med.

Enfin, le réseau routier connaît également une modernisation appréciable depuis plusieurs années : il compte 57 000 km de routes, dont 76 % revêtus. La construction et l’extension de plusieurs axes portent le linéaire autoroutier total à 1 800 km. Il faut en effet rappeler que le réseau routier assure 75 % de la mobilité des marchandises, hors phosphates.

Des procédures plus efficaces

Autre progrès salué par les professionnels, la digitalisation d’un nombre croissant de procédures fait gagner énormément de temps aux opérateurs. Les efforts des Douanes et la mise en place de Portnet, notamment, contribuent indéniablement à la compétitivité du Maroc. Déployé depuis 2011, le guichet unique dématérialise plus de 70 % de la chaine d’import-export. Par conséquent, les délais pour l’export sont passés de 14 jours à moins d’une semaine. Ces efforts se poursuivent encore aujourd’hui, en enrichissant le portail de nouveaux services pour toujours plus d’efficacité. Même perspective du côté de l’Administration des Douanes et Impôts Indirects, puisque depuis le 1er janvier 2019 les opérateurs ne sont plus tenus de déposer physiquement leurs déclarations.

Mais beaucoup de retard

Pourtant, beaucoup de chemin reste encore à parcourir pour atteindre les objectifs de la stratégie nationale. Tout d’abord, le coût de la logistique est actuellement estimé à 19 % du PIB, donc loin des 15 % espérés pour 2015. Il s’agit là d’un vrai handicap pour le Maroc : au sein de l’Union européenne, le ratio se situe entre 10 et 16 %, tandis que dans des pays tels que le Mexique, le Brésil ou la Chine, il dépasse rarement les 17 %.

Par ailleurs, les projets planifiés autour des axes stratégiques ont très peu progressé : le déploiement des zones logistiques est toujours en attente (voir article dédié) et la compétitivité du secteur reste en berne. En réalité, il est difficile de mesurer précisément les avancées, car le bilan de la stratégie n’a pas encore été fait. Les acteurs prévoient de se réunir prochainement pour en discuter, mais certains, comme Hicham Mellakh (voir entretien), Président de la commission logistique de la CGEM, estiment qu’il faudra aussi revoir les objectifs. Ces derniers ayant été définis il y a plus de 10 ans, il est probable qu’ils ne soient plus en phase avec le secteur et les tendances internationales, notamment en termes de nouvelles technologies.

109e selon la Banque Mondiale

Ainsi, en dépit de ses infrastructures et de ses progrès, le Maroc ne parvient pas à percer au sein du classement mondial de la performance logistique, publié tous les deux ans par la Banque mondiale. Dans l’édition 2018 du rapport Connecting to Compete, le Royaume est positionné 109e sur 160, après avoir été 86e en 2016. Son Indice de Performance Logistique (IPL) est de 2,54 sur 5, contre 2,67 en 2016. Dans le détail, le Maroc est pénalisé sur l’ensemble des critères : qualité des infrastructures liées au commerce et au transport (93e), rendement des services douaniers (115e), facilité de l’organisation des expéditions à des prix concurrentiels (103e), compétence et qualité des services logistiques (101e), capacité de suivi et de traçabilité des consignations (112e), et fréquence à laquelle les expéditions arrivent au destinataire dans les délais prévus (114e). Au niveau régional, le Maroc se situe au 11e rang des pays arabes et à la 18e place sur le continent africain.

Ce classement et sa méthodologie sont vivement contestés par l’Observatoire Marocain de la Compétitivité Logistique qui critique la subjectivité de l’enquête, la non-représentativité de l’échantillon et la contradiction des résultats de l’IPL avec d’autres indicateurs de la Banque mondiale. Néanmoins, ce classement est consulté par les acteurs internationaux et il faudra sans doute veiller attentivement à le faire progresser lors des prochaines éditions.

Développer la compétitivité

Pour progresser davantage, les pistes sont connues et les prochaines années devraient marquer une accélération dans le secteur. Parmi les priorités, la mise à niveau des entreprises va se poursuivre, via le programme « PME Logis » mis en place par l’AMDL. Cette initiative vise l’émergence de logisticiens intégrés et la modernisation des pratiques logistiques au sein des PME marocaines. Elle répond ainsi à une forte attente des entreprises en matière d’accompagnement technique et financier et porte sur différents volets tels que les diagnostics logistiques, les systèmes d’information spécialisés, les certifications et labellisations, ou encore les formations. Ce dernier point fera d’ailleurs l’objet d’un plan spécifique, comme l’explique Mohammed Yousfi (voir entretien), Directeur Général de l’AMDL, afin de développer rapidement les compétences dans les métiers de la logistique.

Au-delà de l’offre, il est également important de favoriser la demande. En effet, jusqu’à présent, la grande majorité des clients sont des sociétés étrangères, tandis que les entreprises marocaines tardent à externaliser la fonction logistique. De la pédagogie et des mesures d’accompagnement seront sans doute nécessaires pour réellement développer le marché.

Lutter contre l’informel

Enfin, la lutte contre l’informel doit se poursuivre en multipliant les approches. Considéré comme le principal frein au développement du secteur, ce fléau menace l’ensemble de la chaîne logistique. Des transporteurs plus ou moins déclarés aux entrepôts opaques ou clandestins, la concurrence déloyale persiste et les risques pour les marchandises sont bien réels. Si aucune étude ne quantifie précisément l’ampleur du problème, les observateurs estiment que c’est bien plus de la moitié du marché qui échappe à tout contrôle.

Pour enrayer le phénomène, pas de solution unique. L’instauration de l’ICE (Identifiant Commun de l’Entreprise), par exemple, est considérée comme un pas en avant, mais n’a pas résolu la situation. Là encore, des mesures d’accompagnement et de la pédagogie sont attendues pour convaincre les acteurs concernés, mais aussi davantage de responsabilités de la part des donneurs d’ordre.

Thomas Brun

Articles à la une