Le sport au Maroc : une restructuration nécessaire

En 2008, lors des Assises du Sport de Skhirat, le Maroc dresse un bilan alarmant. Incapable de produire de nouveaux champions, le secteur du sport souffre d’importantes lacunes qui touchent l’ensemble de sa chaîne de valeur. Outre le déficit de financement, de nombreux facteurs interdépendants expliquent le retard du Royaume dans le domaine sportif.

Au-delà des performances des athlètes de haut niveau, une réalité : seulement un marocain sur six pratique une activité sportive régulière. Difficile de pointer du doigt un responsable face à ce constat. Ce sont les faiblesses de tout un système qui ont abouti à la situation actuelle : gouvernance défaillante, manque de professionnalisation des acteurs, désintérêt du secteur privé, nombre négligeable de licenciés, potentiels inexploités, sous médiatisation, disparités régionales en termes d’infrastructures… Lors des Assises du Sport, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a adressé aux participants une feuille de route identifiant les principaux dysfonctionnements ainsi que les axes de travail à mettre en œuvre. Suite au message royal, le Ministère de la Jeunesse et des Sports a lancé la Stratégie Nationale pour le Sport à l’horizon 2020 qui intègre cinq grandes orientations (bonne gouvernance, formation, infrastructures, partenariats et financement). Cette stratégie s’appuie sur un important programme d’investissement pour doubler d’ici 2016 le nombre de licenciés et donner au plus grand nombre l’accès aux infrastructures. Un projet mené en partenariat avec les collectivités locales (plus de 400 conventions signées) prévoit à cet effet la création de 1 000 centres sociosportifs de proximité intégrés (CSPI) à travers le Maroc. Dans le cadre de la stratégie, 12 disciplines ont été définies comme prioritaires : football, athlétisme, boxe, taekwondo, judo, tennis, karaté, handball, basket-ball, volley-ball, natation et sports équestres.

Un nouveau cadre réglementaire pour structurer le secteur

Première étape de la mise en œuvre de la stratégie, le Royaume se dote en 2009 de la Loi n° 30-09 relative à l’Éducation Physique et aux Sports, complétée par une Loi contre la violence dans les stades et une Loi pour la lutte antidopage. La Loi fixe notamment les statuts et contrats types des fédérations sportives et encadre leur gouvernance (limitation des mandats des présidents, transparence sur l’affectation des subventions…). Elle réglemente en outre les métiers d’arbitre et d’agent sportif et définit les modalités des droits à l’image. Dans un milieu où l’informel et le manque de transparence ont longtemps dominé, les acteurs remettent progressivement à plat leurs pratiques. « Aujourd’hui pratiquement 100 % des fédérations ont revu leurs statuts ou en ont adopté de nouveaux. Nous leur avons laissé le temps pour se mettre en conformité avec la Loi 30-09, mais nous n’hésiterons pas à l’avenir à poursuivre les fédérations incapables de justifier leurs dépenses ou l’existence même de leurs activités », précise Hamid Faridi, Conseiller du Ministre de la Jeunesse et des Sports. Dans le prolongement de la Loi 30-09, le ministère a conclu en mai 2013 un contrat-programme 2013-2016 avec 30 fédérations. Ces dernières se sont engagées à adopter les bonnes pratiques de gouvernance, à augmenter de manière significative leur base de pratiquants et à optimiser leurs programmes de formation.

Un système fragilisé

Au Maroc, la gestion du sport est déléguée aux fédérations, clubs et associations. Dans le cadre du projet de régionalisation avancée, les collectivités territoriales se verront par ailleurs confier de plus amples prérogatives dans le domaine. La plupart des 45 fédérations sportives marocaines subsistent grâce aux subventions de l’État qui sont passées de 39,89 millions de dirhams en 2008 à 168,63 millions en 2013. Le nombre de licenciés étant très faible (moins de 1 % des Marocains), les fédérations ne peuvent s’appuyer sur leurs cotisations. « Les subventions sont aujourd’hui calculées en fonction du nombre de pratiquants. Malheureusement, beaucoup de fédérations ne cherchent pas à développer les autres sources de financement qui leur assureraient l’autonomie voire la rentabilité financière », ajoute Hamid Faridi. Les fédérations ne tirent en effet que peu de recettes des rares évènements sportifs organisés, que ce soit au niveau de la billetterie ou des droits de retransmission. Hormis les sports plus populaires comme le football, l’athlétisme ou l’équitation, les sponsors sont peu enclins à investir, freinés par la faible visibilité médiatique et le manque de transparence quant à l’usage des fonds. Chaque fédération a en outre la responsabilité d’encadrer les clubs et ligues régionales auxquels elle redistribue une part des subventions. Pourtant, beaucoup de clubs choisissent de ne pas s’affilier à leur fédération, ce qui entrave la coordination des actions à l’échelle nationale.

Des infrastructures à valoriser

La stratégie nationale pour le sport vise à développer les différentes catégories d’infrastructures : les stades, mais aussi les centres de formation des athlètes et les centres de proximité (CSPI et centres communaux gérés par les associations). Depuis 2008, trois nouveaux stades ont été inaugurés à Marrakech, Tanger et Agadir dans l’optique d’accueillir la coupe du Monde de football. Ces trois chantiers représentent un investissement total compris entre 2,5 et 3 milliards de dirhams. La construction du Grand Stade de Casablanca, d’une capacité de 80 000 places, est en revanche de nouveau reportée et l’édifice ne sera donc pas opérationnel pour la CAN 2015. Le développement et la gestion des nouveaux stades ont été confiés dans le cadre d’un partenariat public-privé à la société SONARGES. Ces grandes infrastructures sont à ce jour très peu rentabilisées contrairement aux stades européens qui accueillent tout au long de l’année des spectacles ainsi que des évènements corporate ou privés.

En parallèle, le Maroc investit dans des complexes sportifs de taille plus modeste, notamment dans les régions les moins pourvues. En 2013, 3 piscines semi-olympiques et 100 CSPI ont été réalisés, 15 salles omnisports ont été équipées. D’importants investissements sont par ailleurs programmés pour 2014 : un stade de 15 000 places à Nador, un vélodrome à Ifrane, 150 CSPI, ainsi que 10 salles omnisports et 10 piscines semi-olympiques. Plusieurs infrastructures seront également mises à niveau telles que le stade La Casablancaise, le complexe sportif Prince Moulay Abdellah à Rabat, et le complexe sportif de Fès.

Comment relancer la fabrique à champions ?

Hormis les rares sportifs d’exception, une médaille est avant tout l’aboutissement d’un long développement physique et mental de la part de chaque athlète. C’est là qu’intervient à l’échelle nationale tout le travail de détection et de formation des talents. Mais comment le Maroc peut-il mettre en place toutes les conditions pour révéler ses futurs champions et faire pencher les statistiques de son côté ?

Le temps des Saïd Aouita, Hicham El Guerrouj, Nawal El Moutawakel… semble aujourd’hui bien loin. La difficulté actuelle du Maroc à s’imposer dans les compétitions internationales révèle surtout les failles du système de détection et de formation des jeunes sportifs et plus généralement le manque de professionnalisation de l’ensemble du secteur. Car pour avoir ne serait-ce que la chance d’accéder au podium, le Maroc doit encore mettre en place l’« usine » pour fabriquer les champions. C’est-à-dire créer un système qui permet de repérer méthodiquement les futurs athlètes dès le plus jeune âge et de les accompagner par un encadrement professionnel à chaque étape de leur carrière.

Des enjeux qui vont au-delà du patriotisme

Outre l’image du Maroc à l’international, les performances des sportifs marocains ont différentes répercussions. Une récompense décrochée dans une discipline donnée permet tout d’abord d’accroitre sa popularité et par conséquent le nombre de pratiquants. Ce qui va à son tour augmenter les chances de découvrir de nouveaux champions. Les médailles permettent également d’élargir la visibilité médiatique d’un sport et de lui offrir de nouvelles sources de financement à travers les droits de retransmission et le sponsoring. Enfin, dans un monde globalisé, la performance sportive d’un pays est aussi un indicateur de son développement socio-économique, notamment en termes de santé, d’insertion sociale et d’accessibilité aux infrastructures sportives. Ce qui peut donc contribuer à augmenter son attractivité vis-à-vis des investisseurs dans le secteur sportif mais aussi touristique, médiatique, publicitaire…

L’école, premier vivier de champions

Il est évident qu’un sportif pris en charge dès l’enfance a davantage de chance d’accroître ses capacités. D’où l’importance de développer les partenariats et de coordonner le travail de détection des talents entre les clubs, les fédérations, le Ministère de la Jeunesse et Sports et l’Éducation nationale. Et ce, afin de mettre en place un programme formalisé et systématique pouvant atteindre une large part de la population, même dans les régions les plus reculées du Maroc. Or, bien qu’obligatoire, la pratique du sport à l’école primaire n’est pas encore généralisée notamment en raison du manque de moyens de certaines communes et le nombre insuffisant de professeurs d’EPS qualifiés. Les activités sportives sont souvent peu prioritaires au regard des matières principales enseignées. « Le problème au Maroc, c’est que l’on considère le sport comme un loisir. Dans de nombreux pays comme les Etats Unis ou l’Allemagne, il n’est pas dissocié des études. Alors qu’ici, c’est une fois que l’on a fini ses devoirs que l’on a le droit de faire du sport » , constate Hicham El Khlifi, fondateur de Radio Mars. Dans ce contexte, les autorités ont annoncé différentes mesures. Le plan d’urgence Najah pour l’éducation, lancé en 2009, prévoyait la mise à niveau infrastructures sportives des écoles, ainsi qu’un réaménagement du temps scolaire pour intégrer l’éducation physique. Le Ministère de l’Éducation Nationale a également lancé un plan stratégique de promotion du sport scolaire, ainsi qu’un Brevet Olympique Sportif Scolaire (BOSS) afin de promouvoir la pratique sportive auprès des enfants et de détecter, le cas échéant, les plus doués.

Quels cursus pour les jeunes sportifs marocains ?

Suite aux Assises du Sport de 2008, le Ministère de la Jeunesse et des Sports a lancé un programme de préparation des sportifs de haut niveau afin de combler son retard dans le domaine et permettre aux jeunes de continuer leurs études pendant leur formation. Plusieurs académies et centres d’excellence ont ainsi été créés. Inaugurée en 2009 à Salé, dans le cadre de la professionnalisation du football, l’Académie Mohammed VI est le premier centre de formation des footballeurs du Maroc. En 2013, l’Académie Internationale Multidisciplinaire d’Athlétisme voit le jour à Ifrane. Le Centre International de Tennis de Haut Niveau, rattaché à l’ITF (fédération internationale de tennis), a également ouvert ses portes à Casablanca en février dernier. En parallèle, plusieurs centres dédiés aux sportifs de haut niveau ont été ouverts, tels que le centre Moulay Rachid à Salé. À terme, la Stratégie Nationale pour le Sport fixe comme objectif d’ouvrir 12 centres d’excellence pour la formation des sportifs d’élite, ainsi que 12 clubs omnisports.

Les cursus dédiés au management du sport au Maroc

Pour accompagner ses structures de formation des athlètes, le Maroc a renforcé son dispositif de formation des encadrants sportifs, notamment à travers l’Institut Royal de Formation des Cadres de la Jeunesse et des Sports (IRFC). L’État développe également des partenariats avec l’enseignement privé. L’objectif est de créer une nouvelle génération de cadres et managers spécialisés dans le management sportif qui, une fois sur le marché du travail, contribueront à la professionnalisation du secteur. Plusieurs écoles proposent aujourd’hui des Masters spécialisés dans le Management du Sport : l’ENCG, l’ISCAE, l’Université Privée de Marrakech, l’Université Internationale de Casablanca et l’École Nationale de Commerce et de Gestion de Settat. L’IRFC a en outre signé en 2012 une convention de partenariat avec l’Institut Supérieur de Commerce de Paris pour la formation des cadres marocains dans le domaine du marketing sportif.

des niches à exploiter

Lassés par un mode de vie de plus en plus sédentaire, les Marocains redécouvrent les bienfaits du sport. Les plus privilégiés représentent un marché particulièrement rentable. Surfant sur cette demande, les enseignes spécialisées et les offres d’activités sportives fleurissent.

Le sport fait partie intégrante des grandes stratégies de développement du Maroc, que ce soit en matière de tourisme, d’aménagement, de régionalisation, d’éducation ou d’insertion sociale. Les actions menées dans ce cadre visent également à développer le tissu économique autour du sport.

Des étals au centre commercial

En dépit de la concurrence du marché informel, les chaines spécialisées dans le sport multiplient les ouvertures de magasin au Maroc. On retrouve ainsi des enseignes nationales telles que Planet Sport, Sport Plus ou City Sport mais aussi les franchises internationales : Adidas, Decathlon, Go Sport et prochainement Intersport. Certaines ont à leur tête d’anciens sportifs reconvertis, notamment Hicham El Guerrouj qui est par ailleurs le distributeur exclusif de Nike au Maroc. Ces enseignes sont particulièrement bien implantées dans les centres commerciaux et profitent de l’engouement des Marocains pour la distribution moderne.

La consécration du tourisme golfique

Malgré la population restreinte de golfeurs, le nombre de golf n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Le Royaume en compte plus d’une trentaine, dont plus d’une dizaine à Marrakech. Le golf est ainsi devenu un produit d’appel pour valoriser les projets immobiliers résidentiels ou pour attirer les touristes passionnés de golf. Le Maroc accueille en effet chaque année 100 000 golfeurs (soit un revenu de 1,2 milliard de dirhams) et ambitionne de tripler ce chiffre à l’horizon 2016.

Les sports de glisse, modèle d’écotourisme

Doté de nombreux spots le long de l’Atlantique, le Maroc figure parmi les destinations mondiales les plus prisées des amateurs de sports de glisse. Surf, planche à voile, kitesurf… séduisent chaque année de nouveaux adeptes. « Dakhla est l’une des meilleures destinations de sports de glisse en Afrique. Malheureusement, elle reste chère en raison notamment du transport aérien. Pour développer le tourisme écologique dans la région, il faut une réelle implication des autorités et des investisseurs », explique Arnaud Villet, fondateur de Maroc’n Ride, école de kitesurf à Dakhla.

Nadia Kabbaj, journaliste

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