Investissement des MRE au Maroc

L’investissement des MRE au Maroc, un objectif qui peine à se concrétiser

Le Gouvernement s’est fixé depuis des années un objectif d’attirer les investissements de près de 5 millions de Marocains du Monde. MDM Invest, créé dans ce but, peine à convaincre. Selon le HCP, seuls 2,9 % des MRE ont déclaré avoir investi au Maroc.

Les Marocains du Monde ont développé « un réseau relationnel, commercial et technologique, sur lequel le Maroc peut capitaliser pour résoudre la problématique de la relance ». En février 2021, le précédent Ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Benchaâboun, assurait vouloir mobiliser les compétences des Marocains résidant à l’étranger dans un contexte de sortie de la crise liée à la pandémie de Covid-19.

Relayé par l’agence MAP, il s’exprimait à l’occasion d’une réunion organisée par la CGEM sur les opportunités d’investissement au Maroc. Pendant le même événement, Nezha el Ouafi, alors Ministre déléguée à la Coopération Africaine et aux MRE, indiquait vouloir attirer 500 000 investisseurs et compétences économiques parmi les Marocains résidant à l’étranger, selon la SNRT.

Les deux responsables s’inscrivent là dans la droite ligne de leurs prédécesseurs, qui appellent régulièrement les MRE à investir dans leur pays d’origine. Avec quelque 5 millions de personnes (voir encadré), la diaspora est vue comme un vivier de compétences, de financements, d’investissements… qui pourrait être mis au service du développement de l’économie marocaine.

La réforme de MDM Invest au point mort

Même si la volonté affichée est d’encourager les investissements, les dispositifs publics mis en place dans ce but restent limités. À la fin des années 2000, le fonds MDM Invest est lancé. Il permet à un MRE investisseur d’obtenir une aide de l’État correspondant à 10 % du coût de son projet ainsi qu’un financement bancaire de 65 % du coût. Le soutien est accordé à condition qu’il y ait un apport personnel en devises de 25 %.

Le dispositif, néanmoins, semble ne pas avoir donné satisfaction. Selon le site d’informations Le360, Mohamed Benchaâboun a assuré début 2021 que MDM Invest « sera entièrement revu ». Ce projet de réforme n’a toutefois pas abouti et le Gouvernement actuel, issu des élections législatives de septembre dernier, ne l’a pas remis publiquement sur la table.

Car, si les Marocains du Monde opèrent des transferts équivalents annuellement à 7% du PIB, une part minimale est consacrée à l’investissement. Elle n’atteindrait que 10 % du total, toujours selon Mohamed Benchaâboun qui s’exprimait pendant la conférence de la CGEM. Ces investissements, en outre, sont principalement orientés vers des secteurs non productifs : l’immobilier et le foncier.

Les MRE préfèrent investir dans l’immobilier

Dans sa grande enquête sur la migration internationale parue en 2020, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a indiqué que seuls 2,9 % des Marocains ayant migré (ce qui exclut ceux nés à l’étranger) ont déclaré avoir réalisé des projets d’investissement au Maroc. Les secteurs d’investissement sont notamment, dans l’ordre : l’immobilier (40,7%), l’agriculture (19%), la construction (16,6%), le commerce (5,5%), la restauration et les cafés (4,5%) et les autres services (6%). « Des enquêtes précédentes avaient montré la préférence des migrants marocains à l’étranger pour l’investissement dans l’immobilier », commente le HCP.

L’institution présidée par Ahmed Lahlimi Alami a également interrogé les migrants marocains sur les raisons pour lesquelles ils n’ont pas souhaité investir au Maroc. « Les plus courantes sont liées à l’insuffisance de capital (38,9%), aux procédures administratives compliquées (14,0%), au faible appui financier ou manque d’incitations fiscales (8,6%), à la corruption et favoritisme (7,5%) et à leur faible expérience et formation (5,5%) », détaille l’enquête.

Le HCP s’est aussi penché sur l’utilisation des transferts effectués par les MRE à des personnes physiques. Là aussi, la part consacrée à l’investissement est anecdotique : seulement 1,3 %. À 87,1 %, l’écrasante majorité de ce type de transferts est utilisée pour les « dépenses ordinaires du ménage d’attache au Maroc ».

Peu de MRE reviennent au Maroc

Au-delà de la mobilisation des investissements des MRE, l’ancienne Ministre Nezha El Ouafi avait aussi annoncé fin 2020 que son département avait, selon les termes de l’agence MAP, « élaboré un projet de programme national pour déceler les compétences marocaines résidant à l’étranger, en vue de mobiliser 10 000 cadres à l’horizon de 2030 ». Si aucun bilan ne semble avoir été publié depuis le lancement de cette initiative, l’objectif était de convaincre des Marocains de l’étranger de venir s’installer au Maroc, notamment dans un but d’investissement.

Quelques success stories de Marocains du Monde ayant tenté leur chance au Maroc ont attiré l’attention, comme le Groupe Mfadel, basé à Mohammedia et fondé par Mohamed Mfadel (voir Conjoncture n°958), ou encore l’agence de tourisme Experience Morocco cofondée par Hicham Mhammedi Alaoui, ancien cadre de Google, devenu Vice-Président de la Confédération Nationale du Tourisme.

L’accélération de la croissance marocaine dans les années 2000 puis les espoirs suscités par les printemps arabes de 2011 ont pu inciter des MRE à s’installer au Maroc avec, pour certains, l’idée de contribuer au développement du pays. Mais, là encore, l’enquête du HCP montre que le phénomène est resté anecdotique.

Le HCP « estime à moins de 188 000 le nombre de retours depuis le début de 2000. Cela fait environ 10 000 retours par an en moyenne. C’est peu par rapport aux cinq millions de MRE d’une part et aux trente-cinq millions de la population du Maroc, d’autre part ». Ces retours sont principalement motivés par une raison familiale, des situations de vulnérabilité, la retraite, et des contraintes liées au travail. Le désir d’investir ne concerne que 3,4 % des retours. Sur la totalité des migrants de retour, 14 % ont ensuite investi au Maroc, en majorité dans l’immobilier

« Manque ou insuffisance de capital » pour investir

Le HCP s’est, là aussi, penché sur les raisons qui ont poussé les migrants de retour à ne pas investir. Elles sont « principalement le manque ou l’insuffisance de capital (36%) et les contraintes administratives et la corruption (25,1%) ; viennent ensuite l’absence d’incitations fiscales et d’aides financières (12%) et le manque d’expérience/de formation et d’orientation (10,1%) ». L’institution confirme néanmoins une accélération de ces retours lors la dernière décennie, mais ce phénomène était principalement dû à la crise économique qui avait débuté en 2008 ainsi qu’au retour des étudiants diplômés.

Dans l’édition 2017 des « Marocains de l’extérieur » de la Fondation Hassan II pour les Marocains Résidant à l’Étranger, le chercheur Thomas Lacroix constatait aussi que « les retours effectifs sont peu nombreux ». Il identifiait plusieurs obstacles, dont un marché de l’emploi peu dynamique, des difficultés quant aux « mentalités sociales » (statut de la femme, situation des droits humains), ou la crainte de ne pas pouvoir retourner en Europe.

Les Marocains Résidant à l’Étranger jouent ainsi un rôle primordial dans l’économie marocaine via les transferts (souvent réalisés dans une logique de solidarité), mais aussi à travers leurs séjours réguliers dans le pays. Après deux années d’interruption de l’opération Marhaba, des centaines de milliers de Marocains d’Europe ont  justement repris le chemin du Maroc au début de l’été 2022. Si de nombreuses familles sont installées à l’étranger depuis des décennies, le lien avec le pays d’origine reste central. Il reste à créer les conditions pour attirer les investissements des Marocains du Monde qui souhaitent participer au développement économique du pays.

Rémy Pigaglio

Près de 5 millions de Marocains à l’étranger… mais rien n’est sûr

Il n’existe pas de statistique fiable sur le nombre de Marocains Résidant à l’Étranger (MRE). Le Haut-Commissariat au Plan (HCP), dans son enquête « La migration internationale au Maroc » publiée en 2020 indique qu’il y aurait près de 5 millions de MRE, tout en avertissant que cela ne reflète pas nécessairement la réalité. « Les seules statistiques officielles sont celles de la Direction des Affaires Consulaires et Sociales (DACS) du Ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération et des MRE. Ces statistiques sous-estiment le nombre réel de MRE, car elles ne tiennent compte que de ceux enregistrés auprès des consulats marocains. La DACS chiffre à 4,8 millions le nombre de MRE en janvier 2019 », indique le HCP. Plus de 80 % des Marocains du Monde résideraient en Europe, toujours selon l’institution. La France est le pays qui en accueille le plus. Un rapport parlementaire français indiquait en 2015 qu’il y aurait 1,5 million de Marocains dans l’Hexagone. Ils seraient près de 800 000 en Espagne. Des communautés importantes existent aussi en Belgique, aux Pays-Bas ou encore en Italie. En Israël, près de 800 000 personnes seraient originaires du Royaume. Des communautés plus réduites existent aux États-Unis et dans les pays du Golfe. En 2019, le site d’Aujourd’hui le Maroc relayait les données du Ministère délégué au MRE : près de 195 000 Marocains résident en Afrique, alors que le Maroc a renforcé ces dernières années ses liens avec des pays d’Afrique subsaharienne. Sur le continent, ce sont néanmoins les pays du Maghreb qui accueillent le plus de MRE.

Articles à la une