Investissement des MRE au Maroc

Entretien avec Michel Peraldi

« Une économie transnationale s’est installée entre le Maroc et le pays d’émigration »

Entretien avec Michel Peraldi, Anthropologue, Directeur de Recherche au CNRS, Auteur de « Marrakech, ou le souk des possibles » (éd. La Découverte, 2018)

Quels liens économiques entretiennent les Marocains résidant à l’étranger (MRE) avec le Maroc ?

Cela est très variable, à la fois selon les générations et selon les projets personnels. Ceux qui ont travaillé sur la question ont observé que l’on peut définir trois générations. La première a investi comme dans une sorte de compensation morale du départ. Ils paient les études des plus jeunes, les frais de santé des parents, l’amélioration du logement… L’investissement s’effectue dans la famille.

La deuxième génération, qui correspond globalement aux années 1970 et 1980, investit dans le collectif. Ils ont créé beaucoup d’associations, qui ont investi dans l’électrification, les puits… Ils ont amélioré les conditions de vie de la communauté et ont eu, du coup, une relation un peu compliquée avec les notabilités locales.

La troisième génération est celle des « promoteurs immobiliers », qui investissent pour eux-mêmes. C’est ce type d’investissements qui a fait, en grande partie, le développement urbain de Marrakech et de certaines communes rurales du côté de Beni Mellal, du Rif… Ces MRE gardent un œil sur le Maroc et en font une sorte de base arrière, y créent leurs résidences secondaires.

Certains ont-ils fait des investissements productifs ?

Je reste prudent dans mon analyse, mais je pense que c’est très peu le cas. Il faut nuancer, néanmoins. D’abord, un certain nombre de MRE sont devenus, pour le coup, de véritables promoteurs immobiliers. Ils ne se sont pas contentés d’acheter une résidence secondaire. Ils vivent en France, en Belgique, en Italie, mais ils ont investi dans l’immobilier au Maroc.

Par ailleurs, un certain nombre d’investissements échappent à toute mesure, à toute visibilité, car ils ont lieu dans les circuits informels. C’est notamment le cas dans le transport et dans ce que l’on peut appeler l’industrie de la marocanité (marieuses, salons marocains, vaisselle de Safi…). Un véritable artisanat s’est créé et circule d’une rive à l’autre. Il génère des dizaines d’entreprises. Cette industrie de la marocanité est très prospère et le rôle des MRE y est fondamental.

Y a-t-il eu un mouvement de retour vers le Maroc de Marocains installés depuis plus ou moins longtemps à l’étranger ?

Ce sont des mouvements extrêmement difficiles à quantifier. Ce qui est clair, en revanche, c’est qu’il existe toute une génération de fils d’ouvriers, principalement, qui ont du mal à se faire une place en Europe. Ils ne bénéficient pas d’une promotion sociale, ils ne trouvent pas de travail en fonction de leurs diplômes, de leurs exigences… Une partie de ces personnes, qui sont des enfants de migrants, est venue au Maroc. Ils viennent y chercher des possibilités de promotion sociale et d’aventure professionnelle. J’ai rencontré beaucoup de ces profils, souvent issus de professions libérales, à Marrakech. D’autres ont ouvert des restaurants, des riads…

Un certain nombre d’entre eux a réussi et constitue une partie de la classe moyenne marrakchie. Les MRE ont beaucoup compté dans cette ville, à la fois dans l’immobilier, les professions libérales ou encore le tourisme. Ce sont souvent des enfants de couples mixtes. Cela reste toutefois minoritaire si l’on compare au nombre d’enfants issus des migrations marocaines, mais cela peut être significatif dans certaines professions.

Avez-vous été étonné en voyant la hausse spectaculaire des transferts de MRE vers le Maroc depuis le début de la crise liée à la pandémie de Covid-19 ?

Les transferts sont l’une des sources de revenus extérieurs les plus importantes pour le Maroc. Bien sûr, cette hausse a étonné. Mais il faut prendre en compte certains éléments. Depuis le début de la migration marocaine, les transferts sont importants, mais c’est une rivière souterraine. La majorité est invisible et ne passe pas par le secteur bancaire. Les gens viennent l’été, avec de l’argent dans leur poche. Donc, ce qui a augmenté en réalité, c’est la visibilisation des transferts.

Cela atteste d’un changement culturel en fonction des générations. Les filles et fils de migrants ont des habitudes européennes. Ils ne se baladent pas avec 3 000€ en liquide sur eux, ils préfèrent disposer de comptes. Les nouvelles générations, qui n’ont souvent jamais vécu au Maroc, restent en tout cas fidèles aux transferts vers leur famille restée au dans le Royaume…

Une économie transnationale s’est installée entre le Maroc et le pays d’émigration. Il y a une circulation de biens, d’entrepreneurs, d’argent… Est-ce que c’est une forme de solidarité ?

Oui. Mais on observe de plus en plus d’investissements capitalistes, individuels, plutôt que des transferts solidaires. D’ailleurs, le Maroc est un pays intéressant pour l’investissement, à partir du moment où vous avez confiance. C’est-à-dire quand vous avez des relations familiales et personnelles qui permettent d’être sûr de son placement. Alors, il est plus intéressant d’investir au Maroc qu’à Paris ou Bruxelles. C’est plus ouvert, en particulier pour les petites classes moyennes, qui constituent l’essentiel des migrations. Si vous voulez investir à Paris, cela demande des mobilisations financières conséquentes. Alors que, pour le prix d’un studio à Paris, vous avez une villa à Marrakech.

Rémy Pigaglio

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