Interview d’El Houssaine Louardi, Ministre de la Santé

« Le Maroc n’a jamais fait autant progresser son système de santé que ces dernières années »

Conjoncture.info : Le système de santé est, avec le secteur de l’éducation, l’un des plus difficiles à rénover au Maroc. Vous êtes un ministre populaire chez vos concitoyens, mais vous n’êtes pas épargné par vos anciens confrères, les médecins, et même par certains amis de votre parti, le PPS. Est-ce que vous vous attendiez à ces réactions ?

El Houssaine Louardi : Pour être franc, je ne pensais pas au départ que j’aurais à dépenser autant d’énergie pour des réformes qui paraissent évidentes pour un pays aussi « jeune » dans son développement que le Maroc. Les gouvernements précédents avaient ouvert la voie, mais je peux vous garantir que, depuis l’indépendance, nous n’avions pas autant progressé dans un secteur. Nous avons fait voter plus de 88 lois dans le domaine de la santé depuis 2012, ce qui va dans le sens de notre constitution et de la Charte de l’OMS qui, je vous le rappelle, stipule que la santé est un constituant fondamental des Droits de l’Homme. Mes priorités, en tant que Ministre, ont toujours été d’installer, pour les Marocains, un système national de santé solide, efficace et d’en améliorer la Gouvernance qui laissait à désirer. L’objectif était de leur garantir des soins de bonne qualité, disponibles et accessibles partout et pas seulement à Rabat et Casablanca. Nous avons rendu cela possible grâce aux avancées de notre protection sociale et à la création de nouveaux Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) et de nouveaux centres d’hémodialyse dans les différentes régions du Royaume. Nous avions également pour priorité de faciliter l’accès aux médicaments (en baissant les prix), aux services de diagnostic et aux services sanitaires. Ces mesures seront renforcées en 2016 avec des innovations telles que le programme « Khadamati » et les numéros d’appel « Allo Mawiidi ». Enfin, et c’est l’un des points les plus importants, nous nous sommes fixé comme objectif de renforcer la formation des ressources humaines de la santé, à augmenter les effectifs et, surtout, à leur assurer une évolution de carrière dans le secteur.

Le système de protection sociale coûte cher et présente de nombreux dysfonctionnements. Les Marocains les plus modestes sont encore obligés de mettre la main au porte-monnaie. Arriverez-vous à organiser cette fameuse couverture universelle ?
On ne peut malheureusement pas utiliser une baguette magique pour résoudre tous les problèmes, certains ont tendance à l’oublier. Avec l’AMO, le RAMED, la couverture médicale de base des étudiants, l’AMI pour les indépendants, le Maroc a, en peu de temps, fait le même chemin que des pays comme le Brésil ou la Turquie. Mais ces systèmes sont gérés par des organismes différents, que ce soit l’ANAM, la CNOPS ou la CNSS. Je suis d’accord pour dire que la gouvernance du système souffre d’un manque de pilotage et d’un mélange de genres entre régulation, gestion et prestations. Il faudra donc installer un système plus centralisé pour le rendre plus efficace. Malgré tout, le nombre des bénéficiaires du RAMED s’élève aujourd’hui à 9 millions de personnes. Et n’oubliez pas que je suis médecin et que, grâce à ce système de protection qui n’est pas parfait, nous avons pu réaliser 12 greffes du foie, 142 greffes de reins et 1 425 greffes de cornée.

Vous avez dépensé plus de 900 millions de dirhams pour équiper les hôpitaux, vous avez rénové et augmenté le nombre d’établissements et de CHU en région et pourtant, beaucoup de Marocains se tournent encore naturellement vers les cliniques privées, pourquoi ?
De moins en moins. Nous sortons d’une situation qui était insupportable avec quatre CHU pour une population de 34 millions d’habitants. Nous avons créé 58 établissements de santé de proximité et 20 autres sont en préparation. Je peux comprendre que certains fassent encore le choix du privé, mais nous arriverons à les convaincre en augmentant nos efforts sur les urgences, le SAMU, la proximité et le dialogue avec les malades.

Comment comptez-vous régler le problème de la formation des professionnels de santé ?
C’est mon objectif pour 2016. D’abord, il faut continuer à valoriser les fonctions du personnel de santé; je pense notamment aux infirmières et infirmiers qui étaient souvent mal formés et ensuite bloqués à des tâches basiques sans pouvoir se spécialiser ou envisager des progressions de carrière. Ensuite, notre grand chantier, avec le Ministère de l’Enseignement Supérieur, est une réforme complète des cursus de médecine inspirée par les exemples canadiens et français.

Propos recueillis par Franck Mathiau.

Articles à la une