Interview de Nourddine Rhalmi, Président Directeur Général d’Alstom Maroc

«Il y a tout un écosystème dont nous avons besoin pour mener notre activité »

Conjoncture : Comment s’est comportée l’activité d’Alstom Maroc durant l’année 2020 ?

Nourddine Rhalmi : Globalement, l’activité d’Alstom Maroc a évolué en 2020 de la même manière qu’en 2019. Nous avons bien évidemment subi un impact suite aux contraintes liées à la Covid-19 qui continue à peser lourdement sur l’économie mondiale. Nous espérons grandement que le vaccin mettra un terme à cette crise sanitaire qui nous a essentiellement pénalisés au niveau de la mobilité. Prenons l’exemple du transport de biens. Il a été fortement impacté. Le matériel destiné au Maroc, notamment les rames, restait plus de temps qu’habituellement aux douanes et il n’était pas facile d’obtenir les autorisations d’accès au territoire marocain de nos experts. Mais cela ne nous a pas empêchés de continuer à rester proches de nos clients.

Ceci étant, il faut reconnaître que cette crise nous a permis de nous renouveler et de nous inscrire dans l’ère du numérique. Il a fallu mettre en place de nouveaux modes de fonctionnement et de nouvelles solutions informatiques, ce qui a permis à nos experts de rester au contact de nos clients et l’expertise en présentiel s’est transformée en distanciel.

Quelles sont vos perspectives et vos projets phares pour l’année 2021 ?

L’année 2021 s’annonce importante. Comme vous le savez, Casa Transport a renouvelé sa confiance auprès d’Alstom Maroc avec l’attribution du contrat d’équipement des rames pour les futures lignes 3 et 4 de Casablanca, sachant que nous avons déjà équipé les lignes 1 et 2. Nous allons nous appliquer à répondre à cette demande. Concernant l’ONCF, le partenariat se poursuit sur la partie maintenance des locomotives que nous avons déjà livrées, et de celles que nous sommes en train de livrer (ndlr : contrat signé en 2018 pour 30 locomotives électriques, nouvelle génération – Prima 4). 2021 sera l’année du renforcement de notre partenariat sur l’activité de maintenance.

Aussi, nous avons toujours la garantie sur les tramways qui ont été livrés et ceux qui sont en cours de livraison à Rabat. Nous disposons d’un dépôt afin d’être proches de notre client.

En plus de l’activité maintenance, Alstom Maroc développe une activité purement industrielle, à Fès sur le site de la zone ex-Cotef. Certes, ce site n’est pas encore officiellement inauguré, mais la production y est déjà lancée. Nous sommes en train de monter en puissance : notre objectif est de passer d’une production annuelle de 350 000 heures à 800 000 heures et d’atteindre le million d’heures dans les deux prochaines années. Autrement dit, une forte croissance en termes d’activité va se concrétiser en 2021.

Comme votre business model se base essentiellement sur les investissements publics, ne pensez-vous pas que 2021 serait une année difficile suite à la baisse générale de l’activité du secteur à cause de la crise économique induite par la pandémie ?

Si on se projette dans trois ans, je dirais non. Pour la raison suivante : les budgets concernant les contrats relatifs aux projets que je vous ai cités et qui sont déjà en cours ont été votés et accordés. Et aujourd’hui notre priorité est la livraison des commandes conformément à ces contrats.

Concernant le site de Fès, on se projette sur des contrats qui sont déjà gagnés avec un plan de charges déjà figé. Toute l’activité que nous prévoyons est faite sur un horizon que nous connaissons. Mais effectivement, il se peut que d’ici 4 ou 5 ans, on connaisse un ralentissement des investissements lié à la crise que nous subissons actuellement.

Plusieurs projets sont en cours de réalisation au niveau du site de Fès, peut-on avoir une idée de l’écosystème industriel local ?
Le site de Fès est une unité 100 % Alstom qui livre des faisceaux et des armoires électriques. La production est destinée à l’export. Certains équipements qui y seront fabriqués seront intégrés dans du matériel destiné au marché marocain, comme c’est le cas pour les lignes 3 et 4 du tramway de Casablanca, ainsi que les tramways de Rabat.

Il y a tout un écosystème dont nous avons besoin pour mener notre activité. Nous avons une vingtaine d’entreprises avec qui nous collaborons et qui nous livrent du matériel que nous intégrons dans nos fabrications et que nous adressons ensuite à l’Europe.

C’est un écosystème qui s’est mis en place depuis 2011 et que nous allons continuer à développer, grâce notamment au fort soutien de la Wilaya, du Président de la Région et surtout le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement, de l’Économie Verte et Numérique. Nous sommes favorisés par l’existence d’un vrai bassin industriel qui a connu des périodes de gloires dans les années 80, ce qui représente de belles perspectives d’avenir pour notre activité. D’autre part, nous essayons de nouer des partenariats avec des écoles et des universités pour tirer profit des compétences et des potentialités de la région, dont le dynamisme nous a incités à agrandir le site.

Outre la production des armoires électriques et des câblages, nous réfléchissons à développer d’autres activités en parallèle et donc à inviter d’autres fournisseurs à rejoindre notre écosystème pour mieux se développer dans la région.

Quels seront les relais de croissance pour les années à venir tout en prenant en compte le contexte post-Covid et le contexte du marché au Maroc ?

Alstom a l’intention de se positionner comme un acteur important dans la mobilité au niveau mondial et au niveau du Maroc où nous suivons de très près les projets relatifs à la mobilité urbaine qui seront décidés ou lancés par l’État marocain, l’ONCF et les différentes villes. Alstom Maroc, c’est surtout une grande histoire avec le Royaume où nous sommes présents depuis une centaine d’années. Nous sommes l’une des rares sociétés à être installées ici avec un effectif marocain important.

Quelle évaluation faites-vous de l’évolution du ferroviaire et de la mobilité au Maroc ?

Pour le Maroc au même titre que le reste du monde, il existe toujours deux phases : une phase où les gens optent pour le transport individuel (voitures) et une autre phase qui fait la part belle au transport collectif. Le Maroc s’inscrit dans une logique qui tend vers une mobilité plus verte. C’est une volonté politique.

De plus, la saturation du réseau poussera les citoyens à se tourner vers un moyen de transport plus sain et en harmonie avec l’environnement. On voit dans les projets annoncés qu’on s’oriente de plus en plus vers des lignes

ferroviaires et des modes de transport un peu plus collectifs et plus respectueux de l’environnement. Il va y avoir du changement, mais les usagers, pour accepter de se séparer de leurs voitures, doivent se sentir satisfaits du transport collectif comme c’est le cas aujourd’hui pour les tramways de Casablanca et de Rabat.

On est dans ce changement, ça prendra du temps, mais on tend vers une nouvelle approche de nos déplacements. La crise financière suite à la Covid-19 va freiner légèrement les investissements, mais nous sommes confiants en l’avenir et en la volonté politique de développer la mobilité.

« Le Maroc s’inscrit dans une logique qui tend vers une mobilité plus verte. »

Comment la Covid-19 a-t-elle impacté la mobilité ?

Alstom essaie d’intervenir en étudiant le comportement du passager dans un contexte de pandémie où les mesures d’hygiène et de sécurité doivent être respectées. Alstom, à travers Healthier MobilityTM a mis à profit son expertise dans le domaine de l’innovation et collabore avec Bureau Veritas, pour favoriser un environnement de transport plus sain dans le monde entier. Des solutions pour la mise en œuvre immédiate ou en cours de développement ont été spécifiquement développées pour détruire les virus, dont la Covid-19. Notamment, des solutions pour le nettoyage et la désinfection ; Alstom étudie aussi des systèmes de traitement de l’air et de la ventilation pour éviter que le virus ne se propage à l’intérieur des trains. On propose aussi des peintures anti-bactériologiques. D’autre part, pour aider également dans la gestion des flux de passagers, Alstom propose la solution Mastria, utilisant l’intelligence artificielle. Elle permet aux opérateurs et aux autorités de transport d’adapter en temps réel leur offre de transport aux différents besoins de distanciation sociale et de gérer des flux importants de personnes. Toutes ces solutions sont ou seront disponibles pour les futurs appels d’offres, si le client le souhaite.

Propos recueillis par Salaheddine Lemaizi

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