Interview de Hammad Kassal, Économiste et Opérateur dans le secteur de l’agroalimentaire

« 25 acteurs génèrent 50 % du chiffre d’affaires des industries agroalimentaires »

Conjoncture : Quel regard portez-vous sur le secteur agroalimentaire ?
Hammad Kassal : Selon les informations disponibles, l’agroalimentaire représenterait 28 % du PIB industriel, 12 % des exportations et 28 % de l’emploi industriel. Ce secteur reste hétérogène et couvre des réalités disparates. Il n’a pas réussi, malheureusement, à jouer le rôle qu’il devrait jouer en matière d’accélération de la croissance économique et de modernisation de l’agriculture. L’agroalimentaire demeure fragile et la conjoncture météorologique continue à déterminer, en dernier lieu, son cycle économique.
L’industrie agroalimentaire n’attire pas les gros capitaux. Ces derniers se concentrent principalement en amont de la filière, à savoir sur l’agriculture. Le secteur se caractérise également par une faible productivité, une faible compétitivité, ainsi que par la prédominance des PME, spécialisées dans la petite transformation. Certaines filières sont dominées en majorité par le capital étranger et on constate l’absence quasi totale de grands groupes marocains dans les filières à forte valeur ajoutée. La balance commerciale agroalimentaire marocaine est en dégradation depuis 2000, atteignant un déficit de 24 milliards en 2014.

Comment ce secteur est-il organisé et structuré ?
Premièrement, l’industrie agroalimentaire se caractérise par la forte présence de petites unités très peu organisées et exerçant principalement dans l’informel. Deuxièmement, cette industrie présente une faible intégration de l’amont à l’aval, ainsi qu’une perte de valeur ajoutée. Je prends comme exemple le fait que l’on exporte de la tomate fraiche, c’est- à-dire de l’eau qui est rare et chère, et que l’on importe le jus de tomate. Troisièmement, un pan entier de l’industrie agroalimentaire est contrôlé par le capital étranger, surtout les filières stratégiques comme le sucre ou le lait. Nous sommes loin des objectifs de l’autosuffisance pour garantir une indépendance du pays par rapport aux lobbys internationaux. De plus, la recherche et développement de très haut niveau est pratiquement inexistante alors que, dans les années 1960-1970, le Maroc exportait son savoir-faire dans certaines filières. Par ailleurs, des filières entières comme les épices ou les fruits secs (amandes, pistaches, raisins), entre autres, sont dominées par la contrebande. Cela représente la quasi-totalité des épices que consomment les Marocains et tout le monde est perdant : l’État, le consommateur et l’économie nationale.

Selon certaines études, l’industrie alimentaire est passée de l’excédent au déficit commercial en moins de 15 ans, qu’en pensez-vous ?
Le Maroc a signé, ces dernières années, des accords de libre- échange tous azimuts, en plus des accords qui le lient avec les pays arabes. Par conséquent, nous sommes devenus un grand supermarché et sommes déficitaires avec la quasi-totalité de nos partenaires commerciaux. Le manque de compétitivité de nos produits handicape notre capacité à les vendre à nos partenaires, et ce, d’autant plus que nos principaux compétiteurs fabriquent les mêmes produits à moindre coût et qu’ils les distribuent sur notre marché au coût marginal. À cela, s’ajoutent les subventions allouées aux pays exportateurs comme la Turquie et l’Égypte. Ainsi, le déficit commercial est le résultat de plusieurs facteurs, notamment : l’absence d’études d’impact avant la signature des accords de libre-échange, la faible compétitivité des produits marocains et la prolifération de la contrebande.

Qu’est-ce qui empêche le secteur de renouer avec une croissance dynamique et durable ?
Grâce au Plan Maroc Vert, l’amont de la filière est mieux organisé aujourd’hui et les subventions accordées par les pouvoirs publics ont permis l’investissement dans de nouvelles filières, mais certains freins continuent à limiter l’investissement dans la transformation à forte valeur ajoutée. À titre d’exemple, on peut citer le coût des intrants, la fiscalité, l’innovation et le faible budget alloué à la recherche et développement, la formation et le déficit de ressources qualifiées, mais aussi le prix du foncier, la prédominance de la petite distribution, sans oublier les délais de paiement qui épuisent la trésorerie des opérateurs. Tous ces facteurs parmi d’autres empêchent l’industrie agroalimentaire de devenir le levier par excellence d’une croissance forte et durable.

Quelle est la place de l’industrie alimentaire dans le Plan d’Accélération Industrielle ?
Le Plan d’Accélération Industrielle concerne toutes les filières et ne fait aucune distinction entre une industrie et une autre. Les moyens mis en place sont destinés à toutes les activités, mais le problème demeure lié à la profession elle-même qui ne parvient pas à se constituer en force capable de défendre audacieusement ses intérêts.

Y a-t-il une réflexion à mener sur notre modèle économique, plus orientée vers la demande que vers l’offre ?
Le modèle économique doit être le fruit d’une réflexion qui prend en considération les variables économiques, sociologiques, politiques et s’inscrit dans un projet sociétal. Quel Maroc voulons-nous pour les 20 prochaines années ? La question de la demande ou de l’offre en est une conséquence. Les moteurs d’un modèle de croissance sont les investissements, les exportations et la consommation. Or, les deux premiers sont pratiquement grippés et le troisième reste le seul moteur qui tourne grâce à des « produits dopants » tels que les crédits et les importations. Si l’on veut développer l’offre, il faut encourager et orienter les investissements vers les secteurs productifs afin de satisfaire la demande intérieure et extérieure. Sauf qu’actuellement, le capital, qui est une denrée rare, est investi dans les secteurs spéculatifs tels que l’immobilier ou les services de base. Ainsi, pour satisfaire les besoins du marché on importe tout et plus encore facilement. Aujourd’hui, 25 opérateurs génèrent 50 % du chiffre d’affaires des industries agroalimentaires et plus de 87 % des exportations sont réalisées par des PME.
Le Plan Maroc Vert et le Plan d’Accélération Industrielle constituent de sérieux leviers pour mettre le Maroc sur la voie de l’industrialisation. Toutefois, les acteurs doivent encore prendre conscience que le développement du Maroc passe d’abord par les industriels marocains.

Propos recueillis par Rachid Hallaouy

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